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Clémence Dargent et Martin Douaire : « OVNI(s)» ressemble à un joyeux atelier et à un laboratoire fantaisiste »

  • Damien Leblanc
  • 2022-04-22

Après deux brillantes saisons diffusées début 2021 et début 2022 sur Canal+, « OVNI(s)» attend désormais d’être renouvelée. Racontant les aventures d’un ingénieur spatial, Didier Mathure (Melvil Poupaud), muté en 1978 à la tête d'un bureau d'enquête spécialisé dans les ovnis, cette série française mêle délicieusement science-fiction, comédie fantaisiste et reconstitution d’époque. Clémence Dargent et Martin Douaire, les deux scénaristes qui ont créé « OVNI(s)», ont accepté de nous parler de leur approche narrative, de leur utilisation des références filmiques et de leurs idées pour une éventuelle saison 3.

OVNI(s) multiplie les allusions à des films comme Rencontres du troisième type, Coup de tête, SOS Fantômes. Y a-t-il eu dès l’origine une réflexion sur le maniement de ces références ?

Martin Douaire : On n’a pas envisagé l’écriture sous l’angle des références, mais cet aspect a assez naturellement accompagné le ton général de la série. On voulait se servir des ovnis pour aller faire un tour dans le passé et dans notre inconscient afin de parler de la France des années 1970 - même si on n’a pas directement connu cette époque [Martin Douaire est né au milieu des années 1980 et Clémence Dargent au tout début des années 1990, ndlr]. Et la notion de référence culturelle est vite devenue un carburant inhérent à la série. Comme on y met tous les fantasmes et toutes les réflexions qui nous habitent, les souvenirs de films nous ayant émotionnellement marqués ont forcément surgi à un moment.

Clémence Dargent : Au départ la science-fiction n’est pas tout à fait mon terrain de prédilection, mais on s’est rejoint avec Martin sur l’idée de faire une série sur le GEPAN [Groupe d’études des phénomènes aérospatiaux non identifiés, ndlr], un service qui a été créé en 1977 et qui existe toujours. Cela permettait de raconter la France de cette époque en se penchant sur ce qu’il se passait alors dans l’aérospatiale, dans le monde politique, quelles étaient les grandes utopies. La crainte du réchauffement climatique et de la fonte des glaces existait ainsi déjà.

On s’est donc plongé dans des archives de l’époque mais aussi dans la culture SF et, puisque 99% des films et des livres qui concernent les extraterrestres viennent des États-Unis, on a revu Rencontres du troisième type, qui était sorti l’année de la création du GEPAN, puis Abyss, E.T., X-Files… Et d’autres références, qui sont celles d’Antony Cordier [réalisateur de l’intégralité des épisodes de la série, ndlr], sont arrivées plus tard : par exemple des films de la Nouvelle Vague ou des comédies de Philippe de Broca.

Comment s’est concrètement passée cette collaboration avec Antony Cordier, qui n’avait jusqu’ici travaillé que pour le cinéma (Douches froides, Gaspard va au mariage) ?

M.D. : Comme Antony voit qu’on s’amuse bien avec nos références, il a adopté une méthode similaire. Quand il lit le scénario, il nous dit que ça lui fait penser à tel ou tel film et cela a donné un clin d’œil à La Mort aux trousses dès l’épisode 2 de la saison 1 : quand Didier a rendez-vous près d’un arrêt de bus au bord d’une route déserte, la mise en scène se met à évoquer celle du film d’Alfred Hitchcock. Et comme l’imaginaire cinéphile d’Antony est aussi plus orienté sur la France que le nôtre, cela donne souvent un melting-pot original. Il tente parfois des gags imprévus et offre des images cinématographiques, comme des séquences en split screens [moments où l'écran se divise en plusieurs images, ndlr], pas toujours impérieusement dictées par le scénario. OVNI(s) ressemble en cela à un joyeux atelier et à un laboratoire fantaisiste.

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C.D. : Blake Edwards était pour moi une référence dès le début : Véra Clouseau [personnage joué par Daphné Patakia, ndlr], renvoie à l’Inspecteur Clouseau de La Panthère Rose. Et OVNI(s) commence par une explosion accidentelle, comme The Party. On a beaucoup échangé avec Antony autour d’images de toutes sortes. Et il lui arrive en effet de rendre des hommages cinématographiques sans forcément nous prévenir. Au début de la saison 2, il a fait un clin d’oeil aux Quatre Cents Coups, quand on voit deux gamins qui croisent un prêtre et lui disent : « Bonjour madame. » C’est une citation directe du film de François Truffaut, qu’on a découverte en regardant les rushes et en se demandant soudain ce que ça faisait là. Mais on adore ce genre de surprises.

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De nouveaux clins d’œil filmiques (à Superman, The Blues Brothers ou Domicile conjugal) apparaissent effectivement dans la saison 2. Le rôle des références fut-il pensé différemment ?

C.D. : Dans le bilan de la saison 1 qu’on avait fait avec Antony Cordier, on appréciait d’avoir pu visiter différents univers : une réunion d’ufologues, une secte, le plateau du Larzac. Il y avait plusieurs mondes dans le monde. On a voulu garder cet aspect en saison 2 et Antony a notamment eu l’idée de faire retourner Didier Mathure à la fac, pour rappeler que les années 1970 furent aussi celles des mouvements de contestation. Ce ne sont donc pas des références qui guident en premier l’écriture, mais des envies de narration.

Avec Martin et Maxime Berthemy, qui nous a rejoints sur l’écriture de la saison 2, on part des personnages et on se laisse porter par eux, avant que ne jaillissent des références. L’allusion récurrente à Superman dans la saison 2 nous permettait ainsi d’évoquer le rapport de Didier à ses origines. Et quand on a vu que Superman était sorti en France début 1979, soit l’année où se déroule notre saison 2, cela facilitait les liens.

M.D. : La saison 1 était déjà très référencée, car la trajectoire d’un homme sceptique qui finit par voir un ovni pour toucher du doigt quelque chose qui le dépasse a un côté classique. Mais on voulait passer derrière le miroir pour regarder en saison 2 ce qu’il se passe dans la vie de ce type qui a eu cette illumination. Que devient Didier ? Qu’est-ce qui l’anime profondément ? La question des origines de la vie dans le cosmos et la thématique de l’étranger se sont alors imposées. Voilà pourquoi Superman de Richard Donner devient un clin d’oeil cohérent.

On avait même imaginé au début de la saison que Didier n’avait plus de maison, qu’il errait dans les rues et qu’il entrait dans un cinéma où passait Superman. La séquence a finalement sauté du scénario mais c’est amusant de constater que Didier avait déjà en saison 1 le code couleur de Superman : costume bleu et cravate rouge. C’était involontaire à l’époque, mais cela prouve combien des idées inconscientes traversent la série.

Si une saison 3 voyait le jour, y a-t-il déjà des pistes narratives ou des références auxquelles vous pensez ?

M.D. : Comme on aime bien se baser sur l’actualité passée et présente, il y aurait sûrement quelque chose à faire avec la crise des euromissiles et en toile de fond la guerre qui menaçait l’Europe. En novembre 1983, François Mitterrand était venu parler à la télévision et tout le monde pensait qu’il allait annoncer la Troisième Guerre mondiale. Les États-Unis voulaient installer des missiles en Europe et cela a déclenché une crise diplomatique. J’imagine Didier Mathure dans un tel contexte et ça me fait par exemple penser à ce film avec Harrison Ford : Mosquito Coast de Peter Weir, où le héros est parti loin avec sa famille pour changer de mode de vie. Cela pourrait être une référence intéressante au cinéma des années 1980.

C.D. : En fin de saison 2, une analogie se fait entre Melvil Poupaud et Harrison Ford à travers un clin d’œil à Indiana Jones : Didier est prof de fac mais ses étudiants veulent juste qu’il leur parle des extraterrestres. Poursuivre ce lien avec Harrison Ford pourrait aussi nous amener à une ambiance proche du Fugitif d’Andrew Davis, où le héros se retrouve traqué. Cette option amuserait Melvil Poupaud pour son personnage: être pourchassé par une organisation et devoir changer d’identité. Mais cela pourrait être une idée totalement différente. Cela fait partie des plaisirs d’une série de renverser la table au début d’une saison et de déjouer les attentes.

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