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Cédric Klapisch : « J’aime l’extase que la danse provoque, la sensation de s’échapper de soi »

  • Laura Pertuy
  • 2022-03-29

Si déjà en 2010 il signait le documentaire « Aurélie Dupont, l’espace d’un instant » sur l’ancienne danseuse étoile de l’Opéra de Paris, Cédric Klapisch a depuis mûri son rapport à la danse jusqu’à écrire – avec son fidèle co-scénariste Santiago Amigorena – une fiction où cette pratique catalyse la moindre émotion. Dans « En corps », en salles ce mercredi, le cinéaste engage une réflexion sur le rapport à l’autre et à l’espace, et revient pour nous sur une filmographie en constant mouvement.

Sur ces quinze dernières années, vos films disent de plus en plus une envie de chorégraphie, d’agencement du mouvement – que l’on devinait déjà dans la trilogie de L’Auberge espagnole avec les déplacements très calibrés de Xavier, campé par Romain Duris…

Cédric Klapisch : Oui, mon premier court métrage s’appelle d’ailleurs Ce qui me meut [film réalisé en 1989 qui suit la trajectoire du chronophotographe Étienne-Jules Marey, dont le travail préfigura l’invention du cinéma]. Le cinéma a été inventé pour étudier le mouvement, il existe une connexion immuable entre ces deux termes, et le cinématographe [appareil inventé en 1895 par Louis Lumière, ndlr] encourageait d’ailleurs à ça : écrire avec du mouvement ! J’ai fait du sport à un rythme soutenu quand j’étais adolescent – de l’athlétisme, du saut à la perche et du 100 mètres, entre autres. Cette période m’a enseigné le spectacle du corps. Le saut à la perche est un sport complexe qui requiert de nombreux enchaînements : il faut savoir présenter son corps, tomber et respecter l’aspect coordonné du geste.

Romain Duris dans Casse-tête chinois (dernier volet de la trilogie L'Auberge espagnole) © StudioCanal

En corps débute sur une séquence de danse d’une dizaine de minutes, filmée à l’Opéra de Paris, dans un rapport quasi documentaire au sujet. C’est un univers qui vous est familier mais que vous n’aviez jamais exploré via le prisme de la fiction. Qu’est-ce qui vous intéresse dans le fait de faire de la danse un personnage ?

Il se trouve que j’étais au lycée avec Philippe Decouflé et que nous avons collaboré à plusieurs reprises, notamment à l’occasion de la cérémonie des JO en 1992 à Albertville, lors de laquelle j’ai filmé ses danseurs. Durant les deux années que j’ai passé à New York pour étudier le cinéma, j’ai aussi consacré de nombreux week-ends à filmer le travail d’une danseuse. C’est une discipline qui me met dans un état de fascination, j’aime l’extase que la danse provoque, la sensation de se dépasser, de s’échapper de soi qu’elle procure… Pour En corps, il s’agissait de réconcilier documentaire et fiction. J’ai effectué beaucoup de captations de spectacles par le passé mais ici la danse s’insère dans une histoire, ce qui est quelque chose que je n’aurais pas pu faire il y a dix ans. J’ai dû apprendre à filmer la danse pour ensuite penser un mélange de sujets différents et aboutir à un film dont elle ferait entièrement partie.

Justement, comment au sein même de son exercice de réalisateur intègre-t-on un autre art, avec la présence d’une vraie troupe de danse contemporaine ?

Une connivence s’est installée quasi-instantanément avec Hofesh Shechter [danseur et chorégraphe israélien qui joue son propre rôle dans le film, ndlr]. Lorsque je lui ai proposé de travailler sur En corps, il ne savait pas qu’il allait y tenir un rôle. J’aimais ses spectacles et sa musique – car en plus d’être chorégraphe, il compose ses propres morceaux – et ai été très heureux de les intégrer au film, tout comme les vingt danseurs qui en deviennent des acteurs à part entière. Il y a quelque chose de très harmonieux chez Hofesh, qui nous a permis de faire se rencontrer nos deux savoir-faire.

En corps © Emmanuelle Jacobson-Roques – CQMM

Face à l’éventualité de ne plus pouvoir danser suite à une blessure, Élise, l’héroïne d’En corps, repense son rapport à son art. Est-ce que ce sont des questionnements qui vous traversent fréquemment ?

À vrai dire, c’est un processus – le fait de se réinventer – qui prend place à chaque nouveau film, car il s’agit à chaque fois d’un prototype… Je suis obligé de réapprendre mon métier perpétuellement, que ce soit dans les thématiques ou dans la façon de l’aborder, laquelle varie notamment en fonction du budget alloué au projet. Je crois qu’il faut se tenir prêt à bouger lorsqu’on fait un film et j’aime le concept d’impermanence : en tant que réalisateur, on produit des œuvres éphémères, et c’est ce qui me rapproche du personnage d’Élise, avec cette idée de passer d’un univers à l’autre. Et même quand les thématiques paraissent se ressembler, au final, ce n’est pas la même jeunesse que je filme dans L’Auberge espagnole que dans Greek Salad [série dérivée de sa fameuse trilogie et diffusée prochainement sur Amazon Prime Video, ndlr].

Vous vous concentrez très souvent sur des personnages qui ont la trentaine et se trouvent à un carrefour de leur vie, ou bien dans une impasse. Qu’est-ce qui vous fait revenir perpétuellement à cette tranche d’âge-là ?

C’est la période où les gens choisissent leur vie, où ils se trouvent en plein zigzag. À l’approche de la quarantaine, on va plus « droit ». J’aime bien les gens qui bougent, les tournants radicaux, le fait de chercher son identité… Ce sont des moments intéressants à « portraiter ».

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En corps aborde des questions très intimes, notamment sur le rapport à la famille, thème que vous exploriez déjà dans vos deux films précédents, Ce qui nous lie et Deux moi, avec des personnages marqués par le deuil.

Je crois qu’il faut être conscient que la vie est aussi constituée par la mort, qu’il y a un sens à donner au fait de se sentir vivant… Dans En corps, la mère d’Élise [qui est décédée, ndlr] lui a transmis quelque chose qui est de l’ordre du goût de la vie. Dans Deux moi [sorti en 2019, ndlr], le personnage de François Civil a perdu sa petite sœur ; il a un deuil à affronter, ce qui lui permet, en un certain sens, de mieux vivre. Tout deuil constitue une épreuve, mais c’est aussi quelque chose qui renforce et donne une saveur à la vie.

Ana Girardot et François Civil dans Deux moi © Emmanuelle Jacobson-Roques - Ce qui me meut

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Ce sont des films qui touchent aussi à l’idée de transmission.

Dans Un air de famille [adaptation d’une pièce de théâtre signée Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, sortie en salles en 1996, qui observe les mécaniques de pouvoir et d’amour au sein d’une famille réunie dans le modeste café tenu par le fils, ndlr], c’est l’image de la société tout entière qui s’exprime. Au final, tous mes films parlent du rapport de l’individu au collectif. Dans En corps, on voit que l’on ne peut être danseur sans avoir la notion de groupe, sans savoir être synchrone, en phase avec les autres, dans l’espace. Et puis, en effet, il y a quelque chose de la transmission qui se joue, d’étages que l’on ajoute à sa famille en ayant des enfants et qui installent un nouveau rapport psychanalytique vis-à-vis des différents membres de celle-ci.

Il y a aussi dans En corps cette question très présente de l’intellect et du corps, avec l’idée de revenir dans la sensation simple et de ne pas considérer les choses de l’esprit comme plus nobles.

Il y a en effet un déséquilibre entre intellectualité et corporalité, concept parfois considéré comme vulgaire. Or, le corps ne se trouve pas seulement du côté du banal et l’esprit du côté de la noblesse. Dans En corps, il y avait à l’origine une scène où le père [campé par Denis Podalydès, ndlr] voulait que ses trois filles apprécient Flaubert. Je comprends ce goût pour la sophistication de la pensée, du langage, mais je crois qu’il y a une spiritualité du corps que l’on connaît moins. Parfois, danser, c’est entrer en transe. Ce qui se joue n’est pas uniquement du domaine du corporel, l’idée de s’élever est très présente, ce qui donne à cette pratique quelque chose de métaphysique. Je crois qu’il faut être conscient que l’on se trouve entre la terre et le ciel, sentir qu’on a un poids contre le sol…

Muriel Robin et Marion Barbeau dans En corps © Emmanuelle Jacobson-Roques – CQMM

On vous sait très attaché au cinéma français. Quel cinéphile êtes-vous aujourd’hui, au sortir de ces confinements et de l’impossibilité de se rendre en salles ?

J’ai des goûts très éclectiques, je regarde tant des films d’auteurs, venus de pays étranges, que des Marvel – y compris des pourris –, j’aime mélanger les genres. La création, aux côtés de Pascale Ferran et Laurent Cantet, de la Cinétek [plateforme de VOD lancée en 2015 et basée uniquement sur les choix de cinéastes, ndlr] a été un moment très important pour moi. On y trouve d’ailleurs les cinquante films qui ont construit ma cinéphilie. Je crois en la nécessité de transmettre le goût du cinéma aux jeunes générations. Depuis le confinement, de plus en plus de jeunes s’y intéressent et il s’agissait pour nous de les encourager à regarder du Ozu, du Fellini, du Scorsese, ce qui n’est pas évident pour cette tranche d’âge. Bergman, Antonioni… Ce sont ces gens-là qui nous ont donné envie de faire du cinéma, qui nous ont élevés, dans les deux sens du terme.

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En corps de Cédric Klapisch, Studio Canal (1 h 58), sortie le 30 mars.

Portrait de Cédric Klapisch © Emmanuelle Jacobson Roques.

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