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Vu à Venise 2022 : « Saint Omer » d’Alice Diop

  • Joséphine Leroy
  • 2022-09-07

Après nous avoir bouleversés avec ses documentaires (« Vers la tendresse » en 2016, ou « Nous », sorti en début d’année), Alice Diop passe magistralement à la fiction avec « Saint Omer », film de procès incisif, fin et envoûtant, sur une jeune mère ayant commis un infanticide. Un des gestes les plus entêtants de ce festival.

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Décidément, à Venise, il n’y a rien de mieux que les histoires de fantômes. Si on fait le bilan de nos plus belles découvertes, on se rappelle que l’année dernière, on avait été secoués par Spencer, biopic mortifère de Pablo Larraín sur une Lady Di coincée dans un monde de glace.  Cette année, on a eu une expérience du même type avec Joanna Hogg qui, dans The Eternal Daughter, poursuit sa quête intime dans un manoir hanté. Rebelote avec Saint Omer, incroyable film de procès d’Alice Diop.

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Le film s’ouvre sur une séquence de plage, filmée en pleine nuit, qui nous met pour ainsi dire tout de suite dans le bain : sans distinguer tous les éléments nettement, on voit une femme déposant quelque chose ou quelqu’un sur le sable. Puis une autre jeune femme se réveille, on se retrouve dans son lit : ce n’était qu’un cauchemar. Cette jeune prof de littérature et romancière nommée Rama (impeccable Kayije Kagame) s’intéresse à un sombre fait divers, sur lequel elle s’apprête à écrire, et dont elle va suivre le procès, à la cour d’assises de Saint-Omer.

Entre les murs de cette salle boisée intimidante, la fiction de Diop commence par détricoter froidement le passage à l’acte de l’accusée : Laurence Coly (tout aussi épatante Guslagie Malanda), une jeune femme brillante qui habite Saint-Mandé, s’est rendue sur une plage de Berck, dans le nord de la France, afin d’y tuer sa fille de quinze mois, en l’abandonnant sur le sable alors que la marée montait. Une affaire glaçante qui rappelle une histoire vraie dont la cinéaste s’est inspirée : l’infanticide de Berck, qui remonte à 2013. Même crime, même lieu, même profil de l’accusée (qui dans la réalité s’appelle Fabienne Kabou), mais surtout, même témoignage teinté d’étrangeté, Fabienne Kabou comme Laurence Coly assurant qu’on leur a jeté un sort.

Tout en laissant planer un doute quant aux motivations qui ont poussé cette Médée moderne à commettre l’ultime tabou qu’est l’infanticide, Alice Diop s’attache à décrire la violence plus insidieuse de ce procès, révélateur de la misogynie et du racisme de la société française. A travers des séquences de joutes entre les avocats, les témoins et l’accusée, elle tente de comprendre la réalité d’une femme ballottée entre ses identités française et sénégalaise, comme deux feux puissants qui la consument de part et d’autre.

Créant un effet de miroir vertigineux, elle rattache le destin de Laurence à celui de Rama, confondant ainsi, dans un processus fascinant, les rôles d’actrice et de spectatrice. Rama, professeure respectée à la fac, heureuse en ménage, est ce que Laurence, conspuée par des regards inquisiteurs, victime d’un parcours plus cabossé qui l’a menée à avoir un enfant avec un homme plus âgé et marié, aurait pu devenir, et vice-versa.

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C’est là que, tout cartésien qu’on est, on est pris dans les filets spiritualistes du film : il y a bien une malédiction qui pèse sur les femmes et, plus étrangement encore, se transmet par elles (sans être diabolisée, la figure de la mère est d’ailleurs centrale dans la vie de ces personnages). Aucune d’entre elles n’est donc ni tout à fait victime, ni tout à fait coupable. C’est dans sa manière de naviguer avec autant de fluidité entre tous ces entre-deux (mythes ancestraux et contemporanéité ; culpabilité et innocence), de questionner presque sans en avoir l’air la filiation, les causes et les effets, que le captivant film d’Alice Diop confine au sortilège.

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