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« En nous » de Régis Sauder : entre temps

  • David Ezan
  • 2022-03-21

Dix ans après avoir immortalisé des lycéens des quartiers nord de Marseille dans « Nous, princesses de Clèves » (2011), le documentariste Régis Sauder les retrouve dans leur vie d’adulte et, en un procédé revigorant, confronte leur présent aux images du passé.

En 2011, Régis Sauder s’immisce dans une classe du lycée Diderot, à Marseille, dont les élèves grandissent entre les tours HLM des sulfureux quartiers nord. Ils vont s’emparer d’un classique de la littérature française, La Princesse de Clèves, et faire résonner les divagations de son héroïne avec leurs questionnements intimes. Le cinéaste parvient ainsi à récolter la parole d’une jeunesse désirante, pas moins savante que celle des siècles derniers.

Dix ans ont passé. Quels adultes ces lycéens sont-ils devenus ? Régis Sauder y répond dans En nous. Ou plutôt, il permet à Armelle, Virginie, Cadiatou ou Albert d’y répondre avec leurs mots. Sa caméra est aussi celle d’un grand portraitiste, attentif qu’il est à l’expression des visages et à la déambulation des corps, dont il révèle ici la puissance d’affirmation.

Le temps des premières fois est déjà loin, tout comme les quartiers nord sont ce berceau duquel chacun s’est décentré. À l’unicité d’une salle de classe, le cinéaste oppose un véritable éclatement, qu’il soit strictement géographique ou plus intime : les uns ont bourlingué à l’étranger, ont rapidement découvert la vie active ou ont fait des enfants ; les autres ont rejoint la capitale, ont mené de longues études ou se sont épanouis dans leur passion. Si la mélancolie du temps qui passe est omniprésente, redoublée par l’ampleur d’un cadre parfois gorgé de solitude, on reste exalté par la richesse des trajectoires. C’est cet éclatement qui, en creux, célèbre enfin la précieuse singularité des uns et des autres.

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Sans didactisme, En nous est le film témoin d’une diversité – culturelle, sexuelle, professionnelle – encore camouflée par les stéréotypes qui planent sur les jeunes issus des banlieues. D’où l’émotion qui affleure par surprise, au fil d’instants suspendus qui ont aussi le goût des retrouvailles : c’est Armelle et Cadiatou, figures combatives d’une société française en révolution, qui redécouvrent l’histoire coloniale au musée d’Orsay ou se rendent à une manifestation antiraciste. ; c’est Aurore et Sarah qui se racontent leur parcours semé d’embûches, où sourdent l’isolement et la précarité.

Accolées à leur présent, les images de 2011 semblent provenir d’un passé millénaire en regard des êtres clairvoyants et indépendants qu’ils sont devenus. Ce contraste surnaturel, on le mesure lors d’un retour au lycée Diderot où, après une projection de Nous, princesses de Clèves aux élèves actuels, Cadiatou leur apparaît comme elle nous est apparue à l’écran : avec émerveillement.

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TROIS QUESTIONS À RÉGIS SAUDER

De quelle manière le désir de retrouver les élèves de Nous, princesses de Clèves (2011) s’est-il imposé ?

Je n’ai jamais perdu contact avec la plupart d’entre eux, que j’ai suivis dans différentes étapes de leur vie. Un jour, Morgane, l’une d’eux, m’a soufflé l’idée, et j’ai compris que le moment était venu ; non seulement pour mettre en lumière leur remarquable parcours, mais aussi car il est un marqueur de ce qui s’est joué pendant dix ans à l’échelle de la société. À notre échelle.

Comment avez-vous pensé la forme très aérienne du film, qui suit les personnages dans leurs trajets au quotidien ?

Dans Nous, princesses de Clèves, j’ai souvent utilisé le gros plan. Les visages deviennent le paysage du film quand celui-ci est pensé en plan large, car mes personnages sont de plain-pied dans la société. Ils l’arpentent, ils sont dans la conduite de leur destin. Aussi, il était important de les inscrire géographiquement dans leur environnement.

Comment définissez-vous votre démarche documentaire ?

Je dirais que je cherche à offrir un regard, notamment sur des territoires stigmatisés, qui fasse émerger une parole nouvelle et qui déplace les imaginaires face aux représentations dominantes. En nous boucle une première étape de mon travail, ce qui 
est d’autant plus vrai que je m’attelle actuellement à un projet de fiction.

En nous de Régis Sauder, Shellac (1 h 39), sortie le 23 mars.

Image : © Shellac Distribution

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