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Claire Alet et Thomas Piketty : « Trouver un moyen de porter les thèses du livre sans le transformer en un résumé rapide et simplifié »

  • Nicolas Celnik
  • 2022-11-14

Sacré défi : adapter en bande dessinée « Capital et idéologie » de Thomas Piketty, somme d’économie de plus d’un millier de pages, sans trahir le propos, mais en restant accessible. Claire Alet, rédactrice en chef adjointe d’Alternatives économiques, et Benjamin Adam, auteur de bandes dessinées, s’y sont risqués. Entretien.

Comment s’y prend-on pour adapter un traité d’économie en bande dessinée ?

Claire Alet : Il faut commencer par s’approprier l’analyse pour trouver le cœur du propos. Dans Capital et idéologie, Thomas Piketty retrace le fondement des inégalités, la manière dont elles se reproduisent et comment l’on passe d’un système inégalitaire à un autre. Et, en étudiant successivement l’Ancien Régime, les sociétés esclavagistes, celles de la colonisation et du début du xxe siècle, et la société actuelle, il montre que les inégalités ne sont ni techniques ni économiques, mais plutôt politiques et idéologiques. Il fallait donc résumer ces mille trois cents pages de théorie en cent cinquante pages de récit graphique. Se pose alors une question : comment le raconter ? Nous avons choisi d’utiliser la fiction, en créant deux personnages principaux. D’un côté, Jules, né à la fin du XIXe siècle, un rentier qui incarne la figure du gagnant de la Belle Époque. De l’autre, Léa, son arrière-petite-fille, une contemporaine qui va découvrir le secret de famille à l’origine de son patrimoine et interroger les ressorts des inégalités aujourd’hui.

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Benjamin Adam : La question principale, pour adapter un ouvrage comme Capital et idéologie, c’était de trouver un moyen de porter les thèses du livre sans le transformer en un résumé rapide et simplifié. Si l’on s’était contentés de cela, utiliser la bande dessinée n’aurait eu aucun intérêt. Il fallait donc trouver un moteur narratif pertinent et original. La solution la plus évidente aurait été d’utiliser Thomas Piketty lui-même, à la manière d’une mascotte, qui exposerait lui-même ses propres théories. Mais cela ne nous semblait pas très intéressant. Il y avait le risque de tomber dans un exposé de professeur d’économie, ce qui manquait de dynamisme. Créer une fresque familiale qui s’étend sur deux cent cinquante ans nous a semblé être une solution plus porteuse.

Il fallait donc raconter une histoire, sans pour autant négliger l’économie. Comment amener ces théories aux lecteurs ?

C. A. : Lorsqu’une nouvelle notion économique apparaît, nous faisons un petit pas de côté pour la décrypter. Dans les premières pages, on évoque une notion fondamentale : la différence entre l’impôt proportionnel (qui redistribue plus faiblement les richesses et donc perpétue les inégalités) et l’impôt progressif (qui demande une contribution plus importante aux plus riches et réduit davantage les inégalités). Il nous semblait important de marquer une pause dans le récit et de l’expliquer, avec des images.

B. A. : Se posait alors la question des images que l’on souhaitait utiliser. La bande dessinée est intéressante pour faire de la vulgarisation quand on prend la peine de sortir du mode de représentation traditionnellement associé à l’image : le graphique, le camembert ou la courbe, qui tiennent plus de la présentation PowerPoint que de la BD. Il fallait plutôt trouver une métaphore visuelle pour souligner une idée. Pour décrire l’inflation, nous prenons l’exemple d’une baguette de pain : si le prix d’une baguette double à cause de l’inflation, on peut montrer que la même pièce d’un euro, qui permettait d’acheter une baguette, ne permet plus que d’en acheter la moitié. Mais, pour ne pas noyer la narration sous les explications, il faut intégrer ces éléments didactiques au fil de l’histoire : la baguette de pain est à la fois le support de l’explication et un élément du récit.

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Vous faites également beaucoup de traits d’humour. Quelle est la fonction du comique dans votre récit ?

B. A. : C’est d’abord une histoire de rythme, pour laisser le temps d’assimiler ce qui vient d’être exposé. Mais c’est aussi une manière de créer une relation plus entière avec les personnages, et de les différencier. Si tous nos personnages parlent de la même manière et sont entièrement consacrés à l’exposé économique, le lecteur aura du mal à croire à son existence. Leur laisser faire quelques blagues les rend plus vivants.

C. A. : C’est aussi une manière de montrer que ces analyses économiques ne sont pas hors sol, mais que ces inégalités concernent de vraies personnes, qui vivent dans la vraie vie. À travers l’humour, on va chercher la part de sensibilité et d’humanité dans ce grand voyage historique.

La bande dessinée est-elle une porte d’entrée vers le livre d’économie, ou bien un ouvrage autonome ?

C. A. : L’objectif de cette BD était précisément de s’adresser à un public plus large que ceux qui ont lu le livre de Thomas Piketty. Cela concerne aussi bien celles et ceux qui l’ont acheté mais ne l’ont pas terminé – ou commencé ! –, que ceux qui n’osent pas se frotter à ce copieux traité d’économie mais aimeraient avoir des outils pour décrypter le monde économique et social qui nous entoure. Beaucoup de personnes qui ont découvert notre travail nous ont dit : « Je vais enfin pouvoir lire Piketty ! »

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Pourquoi la bande dessinée vous semblait-elle un support de vulgarisation pertinent, plutôt qu’un film documentaire, qu’un podcast, qu’une exposition… ?

B. A. : Une des forces de l’écrit en général, c’est qu’en tant que lecteur on maîtrise le rythme auquel on avance. On peut s’arrêter sur un point, revenir en arrière ou relire plusieurs fois un raisonnement qui nous échappe. Un second aspect, c’est que le support visuel qui accompagne le propos peut prendre plusieurs formes : on peut à la fois être dans la métaphore visuelle (comme pour la baguette de pain), faire intervenir toutes sortes de narrateurs (des personnages historiques comme le sieur Lacoste, l’un des premiers à parler d’impôt progressif), utiliser les décors et les costumes pour reconstituer une époque, mais aussi, quand on le souhaite, être assez proches des codes du cinéma documentaire. Toute cette variété de possibilités permet de multiplier considérablement les approches ! C’est ça qui rend le récit vivant et fait qu’on peut s’y accrocher.

Quels sont les écueils à éviter quand on fait de la vulgarisation en bande dessinée ?

C. A. : Ce serait de n’utiliser le dessin que pour illustrer le propos. Il faut se montrer assez économe en texte et faire en sorte que le dessin dise le plus de choses possibles par lui-même. Et, pour ce faire, le plus important est d’emprunter les codes de la fiction et de s’y tenir.

B. A. : Une BD d’économie de cent cinquante pages, ce n’est pas un objet anodin. Sur un récit de trente-cinq pages, on peut se permettre d’être très théorique et très dense. Sur un objet aussi long, nous avons dû veiller à aménager des changements de rythme, des temps qui ne sont pas uniquement utilitaires, de sorte à rendre l’ensemble plus digeste. Mais, au fond, on s’est posé les mêmes questions que pour n’importe quel récit : ce qui prime, c’est le plaisir de la lecture !

« Quand la bande dessinée dialogue avec… l’économie », rencontre avec Thomas Piketty, Claire Alet et Benjamin Adam, le 22 novembre au mk2 Bibliothèque, à 20 h

tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | − 26 ans : 4,90 € | carte UGC/mk2 illimité à présenter en caisse : 9 € | tarif séance avec livre : 22,90 €

Capital & idéologie. D’après le livre de Thomas Piketty de Benjamin Adam et Claire Alet (Seuil, en partenariat avec La Revue dessinée, 176 p., 22,90 €)

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