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Cinéma du réel 2024 : 5 pépites repérées

  • Enora Abry
  • 2024-03-28

Le génial festival de documentaires parisien s'est achevé dimanche dernier, et a sacré « Direct Action » de Guillaume Cailleau et Ben Russell. Parmi la myriade de films présentés, on a repéré cinq petits joyaux.

#1 Sauve qui peut d’Alexe Poukine

Comment annoncer à quelqu’un qu’il va mourir ? Cette situation difficile - voire inimaginable - fait partie du quotidien des médecins. Pour les aider à s’y préparer, des comédiens engagés par l’hôpital, adepte du "théâtre forum" (une forme de théâtre interactif, créée par le Brésilien Augusto Boal dans les années 1960) organisent des séances de jeux de rôles dans lesquels ils incarnent des patients...

La réalisatrice belge Alexe Poukine (Sans frapper, 2019) questionne le système hospitalier qui, en imposant un traitement à la chaîne des malades, rend impossible toute empathie. Avec sa caméra, la cinéaste suit plusieurs groupes de médecins en centre de formation, dans leur quête pour réhumaniser leurs rapports avec les patients mais aussi dans leur lutte pour ne pas se laisser broyer par leurs responsabilités toujours plus lourdes. Alternant avec brio des scènes sensibles (les jeux de rôles) avec des passages drôles et touchants (lors des debriefs entre les comédiens et les docteurs), Sauve qui peut documente ce travail de longue halène avant de faire un triste constat :  face à l'inefficacité du système, toute la bonne volonté du monde ne suffit pas. 

#2 Fatmé de Diala Al Hindaoui

Seul court-métrage de notre sélection, ce récit sait aller droit au but. Pendant quinze minutes, on suit le quotidien de Fatmé, 11 ans. L’enfant adore jouer au foot, grimper sur les arbres, faire semblant de se blesser en pressant les cerises (pour en extraire un jus rouge comme le sang), parler de ses idoles pleines de testostérone (Rambo et Rocky). Son comportement, lui donnant des allures de garçon manqué, ne passe pas inaperçu, mais l'enfant préfère en jouer et “simplement être forte ”.

En étant toujours au plus proche de sa protagoniste principale (ainsi que de sa mère), la réalisatrice Diala Al Hindaoui, originaire de Daara mais installée en France, fait habillement communiquer la difficile condition des femmes syriennes (la famille est originaire de Syrie mais installée au Liban) et les questionnements autour du genre. Sans jamais verser dans le misérabilisme - la mère de Fatmé parle de transidentité sans aucun jugement -, la cinéaste capte tous les signaux de lumière, immortalise des instants de pure liberté.

#3 Leaving Amerika, Marie-Pierre Brêtas

Cet étrange “k” dans le titre Leaving Amerika n’est pas une coquille. Il fait référence à Amerika de Franz Kafka, un roman qui contait l’envers du rêve américain, en suivant les échecs successifs d’un jeune allemand arrivé plein d’espoir aux Etats-Unis. Comme dans ce livre, le documentaire de la Française Marie-Pierre Brêtas (Mon travail, c'est capital, 1998 ; La Campagne de Saõ José, 2009) suit Derrick, un Afro-Américain qui souhaite quitter son pays natal.

Des villes américaines (le film ne précise jamais lesquelles) jusqu'au Brésil, où il finit par s'établir et acheter un appartement, ce dernier nous embarque au volant de sa voiture dans une mystérieuse et profonde odyssée. Cassant la distance que la caméra impose, Marie-Pierre Brêtas laisse rejaillir à l'écran la complicité qui la lie à Derrick, tout en faisant le bilan de cette Amérique qui laisse une bonne partie de sa population sur le carreau. Dans toutes les longues discussions que la cinéaste prend le temps de filmer, la mémoire blessée des minorités ostracisées (Derrick et ses amis racontent les agressions racistes, leurs conditions de travail dégradantes) ressort. Mais au bout de cet intense voyage, une lumière crépite : la promesse d'une nouvelle vie à conquérir.

#4 Imperial Princess de Virgil Vernier

Après une plongée dans la jeunesse dorée suisse dans Sapphire Crystal (2019), le cinéaste, fasciné par les territoires de l'ultra-capitalisme, nous emmène à Monaco.

Dans ce royaume à la fois archaïque ultramoderne, il y a l'obsession de l'argent qui coule à flots, des jeux et loisirs coûteux, des bijoux qui brillent, du vrombissement des luxueuses voitures du Grand Prix de Formule 1 (qui ouvrent et ferment le film). Tourné en selfie, à la verticale, le film adopte le point de vue d'une jeune russe, Iulia, princesse déchue qui refuse de quitter Monaco, même quand ses parents n'ont plus les moyens d'y rester et revendent les appartements et yacht qu'ils y ont acquis. Quand la tragédie de la guerre en Ukraine s'impose, elle décide là encore de rester, coûte que coûte. Elle tient les rênes de ce journal de bord filmé, documente sa solitude, dans une forme d'errance traînante que promet et promeut ce capitalisme outrancier, jusqu'à épuisement des ressources. Ce que suggère très bien le film, c'est qu'au milieu de ces buildings immenses, clinquants, de ces circuits automobiles zigzagants, l'accident - à l'image de celui qui a coûté la vie à la princesse Grace de Monaco en 1982 - attend tout le monde au tournant.

#5 Le Fardeau, Elvis Sabin Ngaïbino

Rodrigue et Reine vivent en République Centrafricaine. Ils sont mariés depuis des années, ont plusieurs enfants et rythment leurs journées avec la religion. Mais tous deux sont atteints du VIH/Sida, une maladie qu’ils vivent comme une punition divine. Avec sobriété (le cadrage des plans est simple, le montage suit un ordre chronologique), le réalisateur et écrivain banguissois Elvis Sabin Ngaïbino (Docta Jefferson, 2017 ; Makongo, 2020) suit leur combat contre la maladie, qu’ils mènent en secret pour éviter la honte et le rejet de la part de leur communauté. 

Croisant avec une grande intelligence la puissance de la foi et des considérations beaucoup plus matérialistes, son film évite tous les pièges qui pourraient faire de lui un documentaire moralisateur : le réalisateur ne remet pas en cause les croyances de ceux qu’il filme et n’accuse personne de la mise à l’écart dont ils sont victimes. A travers plusieurs scènes fortes (on peut voir Reine littéralement se battre pour récupérer de l’argent afin de payer le traitement de son mari), Le Fardeau met simplement en avant le courage et la résilience dont ce couple fait preuve au quotidien. 

Le VIH/sida à l'écran : cinéma = pouvoir

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