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De Maren Ade à Maria Schrader : enquête sur ces réalisatrices allemandes qui travaillent ensemble

  • Opale von Kayser
  • 2022-06-13

Nées avant la chute du Mur, entre la fin des années 1960 et le début des années 1980, une poignée de réalisatrices allemandes dépeint avec réalisme et finesse le monde actuel, avec un goût marqué pour les héroïnes complexes. De Maren Ade à Maria Schrader, Valeska Grisebach ou Lisa Bierwirth, enquête à Berlin sur ces femmes qui créent et travaillent ensemble.

Une descente de police dans un bar du quartier de la gare de Francfort. Joseph, un homme d’affaires congolais, vient se cacher derrière les poubelles de l’arrière-cour du troquet où Monika, galeriste, est en train de fumer une clope. Deux êtres qui, a priori, n’ont rien en commun. Malgré les préjugés et les conventions sociales, une relation amoureuse s’installe, qui va perturber le quotidien de cette quadra indépendante, interprétée par la géniale actrice autrichienne Ursula Strauss. Au centre du premier long métrage de Lisa Bierwirth, Le Prince, en salles le 15 juin, il y a cette héroïne fascinante qui nous a tapé dans l’œil pour son naturel, son parcours accidenté, ses faiblesses. Enthousiasmés par le film, on a découvert, au générique, qu’il était produit par Maren Ade.

« Le Prince » de Lisa Bierwirth : et ils eurent beaucoup d'amour

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De celle-ci, on garde un souvenir très fort de Toni Erdmann, son film présenté à Cannes en 2016. Tonitruant portrait de la relation complexe entre une femme d'affaires allemande (la géniale Sandra Hüller) et son trublion de papa (Peter Simonischek), le film dépeignait tout aussi finement les forces et les fragilités de son personnage féminin que l'époque, avec son récit situé dans une Europe centrale aux prises avec le libéralisme sauvage et la délocalisation. En France, on découvrait ainsi cette réalisatrice, Maren Ade, déjà une figure connue outre-Rhin avec ses deux premiers longs, The Forest for the trees (2003) et le très bon Everyone Else (2008). C'est donc aussi une grande productrice, pour ses propres films, pour certains réalisateurs confirmés comme Miguel Gomes (Tabou, en 2012, la trilogie des Milles et une nuits, en 2015) ou Pablo Larrain (Spencer, sorti cette année sur Amazon Prime), mais aussi, donc, pour ceux de ses consoeurs émergentes, comme Lisa Biewirth ou Valeria Grisebach (Western, 2017). De quoi nous donner envie d’en savoir plus sur les liens secrets qui semblent se tisser entre ces réalisatrices allemandes, dont les films creusent tous une même veine réaliste, cabossée, follement vivante.

Rencontre avec Maren Ade, réalisatrice de « Toni Erdmann »

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La fée Maren

Assise à la table en bois de son salon aux allures de loft, dans le quartier branché et métissé de Kreuzberg, à Berlin, Lisa Bierwirth raconte : « Maren Ade a eu un rôle important sur le fond. Lors de nos discussions autour de chaque version du scénario, elle s’asseyait plusieurs heures avec moi, faisait des retours et me conseillait ». Le Prince s’inspire d’une histoire d’amour vécue par sa mère alors qu’elle-même était ado, mais pas seulement : « Ce personnage s’est aussi forgé au fil de mes recherches, de mes entretiens, il fait écho à toutes ces femmes que j’ai pu rencontrer et que je trouve géniales. » Le film pointe le conflit entre exigences sociétales et parcours individuel : « J’ai essayé de rendre compte en quoi des conflits postcoloniaux, et la relation qu’il peut y avoir entre d’un côté l’Europe et de l’autre côté l’Afrique, peuvent s’immiscer dans une relation personnelle, intime, amoureuse », explique la réalisatrice, cheveux blond vénitien courts et regard perçant. « Malgré le fait que Monika et Joseph pensent tous les deux s’être complètement affranchis de ce conflit, ils n’en sont pas tout à fait libérés », poursuit-elle. « Il y a d’ailleurs des indices dans le film, où ce rapport est interrogé. À un moment, Joseph interpelle Monika : « Vous, les Européens… » et soudain, ce n’est plus seulement la femme qu’il aime à qui il s’adresse… » conclut-elle.

Le Prince de Lisa Bierwirth (c) Port Au Prince Pictures

Annika Pinske, Berlinoise de 39 ans, a elle aussi travaillé aux côtés de Maren Ade : elle était assistante réalisatrice sur Toni Erdmann. Son premier long métrage, Tout le monde parle de la météo (Alle reden übers Wetter), a été projeté à la dernière Berlinale. Elle y dépeint la relation entre une femme, universitaire de 39 ans ayant quitté la région est-allemande dont elle est originaire, et sa mère à qui elle rend visite. Relation mère-fille atypique faisant naturellement écho au duo père-fille fracassant de Toni Erdmann. « J’étais tellement imprégnée de l’univers de Maren Ade et de cette relation père-fille qu’il m’a fallu du temps avant de trouver de nouvelles idées pour mon propre film. Je l’ai donc mis de côté un moment avant d’y revenir plus tard par la porte de service ! » explique la réalisatrice, attablée dans un café intimiste du quartier de Prenzlauer Berg – quartier jadis alternatif, devenu bourgeois-bohème, dans l’ancien Berlin-Est. Afin de se détacher tout à fait de celle qui lui a tant appris, elle n’a pas souhaité faire produire son film par  Komplizen, la société de production cocréée par Maren Ade. « Ça aurait été comme de travailler avec mes parents ! » ironise-t-elle.

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Partageant à l’évidence une vision commune du cinéma, les deux femmes entretiennent en effet une relation quasi filiale. À commencer par l’utilisation de l’humour, dont elles saupoudrent l’une et l’autre avec brio certaines scènes dramatiques. « Pour Maren, comme pour moi, l’humour fait partie intégrante du drame. Tout simplement parce que la vraie vie est elle-même parfois grotesque ou absurde » s’exclame-t-elle avec conviction. Faire résonance avec la vraie vie, « si dysfonctionnelle puisse-t-elle être », précise Annika Pinske. C’est là un des points communs les plus flagrants de ces réalisatrices. « J’aime l’idée d’être au plus près de la réalité car, même banale, elle n’est pas pour autant ennuyeuse. On peut construire une dramaturgie autour de dialogues sur la préparation d’un gâteau », s’enthousiasme la réalisatrice originaire du Land de Brandebourg, qui entoure la ville de Berlin.

Dans son film, elle dépeint la fracture socioculturelle entre la petite ville de province de l’est de l’Allemagne dont est originaire Clara, doctorante en philosophie, et le milieu appartenant à l’élite intellectuelle berlinoise où elle a pu se hisser. Ce travail est le film de fin d’études de la réalisatrice, conçu dans le cadre de son cursus à l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin (DFFB), école privée renommée qui enseigne un cinéma qui n’est « ni un cinéma commercial ni un cinéma d’art et d’essai qui recherche les effets stylistiques avant tout », précise au téléphone Pierre Gras, journaliste et écrivain spécialiste du cinéma allemand contemporain. Cette école a représenté pour Annika Pinkse une étape symbolique : « C’était pour moi un privilège d’en faire partie, parce que je viens d’un milieu ouvrier. En tant que réalisatrice, je me dois de représenter le milieu duquel je viens, sans l’amoindrir, ni le dramatiser », raconte-t-elle, enthousiaste.

L’école de Berlin

Annika Pinkse n’est pas la seule à avoir fréquenté les bancs de la DFFB. L’actrice et réalisatrice Angela Schanelec, qui a remporté l’Ours d’Argent à la Berlinale en 2019 avec J'étais à la maison, mais…, sorti en France en janvier, y a notamment étudié. Cette institution est le pilier académique de ce que la critique a appelé la « Berliner Schule », ou école de Berlin, au début du XXIe siècle. Soit un ensemble de réalisateurs et réalisatrices « très conscients de leur travail » selon l’auteur de Good Bye Fassbinder ! Le cinéma allemand depuis la réunification (Actes Sud, 2011). Pour lui, leur dénominateur commun est de s’adonner à « un travail minutieux autour de personnages ou de situations ». Valeska Grisebach, réalisatrice de Western, sélectionné au Festival de Cannes en 2017 et donc produit par Maren Ade, est l’une d’elle : « Nous réalisions des films à la même époque, nous vivions dans la même ville et nous nous intéressions à une réalité contemporaine berlinoise ou allemande », expose tranquillement la réalisatrice de 54 ans.

Dans Western, elle dépeignait le quotidien d’ouvriers allemands, venus travailler sur un chantier difficile en pleine campagne bulgare. Entre préjugés, barrière linguistique et tensions, ce groupe d’hommes tente de nouer un lien avec les habitants du village voisin. La réalisatrice dépeignait ainsi une certaine forme de conflictualité intra-européenne. Un combat subtil, nourri par des héros qui semblent très réels - les acteurs sont tous non professionnels. « La réalité est pour moi un parfait sparring-partner. Chaque film est comme un projet de recherche où peuvent surgir les surprises pendant l’écriture et le tournage. Un subtil équilibre entre le prévu et l’imprévu. Cela donne une impression de naturalisme mais c’est en fait très élaboré », détaille d’un ton enjoué la réalisatrice. C’est encore à la DFFB, où elle donnait des cours, que Valeska Grisebach a rencontré en 2006 Lisa Bierwirth : « Je la connaissais de vue, parce qu’on habitait le même quartier et qu’on fréquentait les mêmes bars, mais je l’ai vraiment connue à la DFFB, où un dialogue très fructueux et particulièrement intéressant a démarré » raconte-t-elle.

Western de Valeska Grisebach (c) Komplizen Film

Une rencontre fertile, puisqu’avant de réaliser Le Prince, Lisa Bierwirth officiera pendant deux ans en tant qu’assistante artistique et consultante dramaturgique aux côtés de son ancienne professeure, devenue amie. « Pour Western, j’ai réalisé des castings de rue, me suis documentée, et ai accompagné Valeska durant tout le processus de tournage ! » Un travail main dans la main, et une vision commune de la réalisation : Celle d’un travail de fourmi, qui s’étale sur un temps long. « Ce sont des films qui demandent beaucoup de recherches et d’entretiens en amont », détaille Lisa Bierwirth qui, à l’instar de son aînée, revendique des personnages de cinéma « dans lesquels le spectateur peut s'identifier. »

Hors des clous

Le caractère indépendant et anticonformiste de l'héroïne du Prince de Lisa Bierwirth résonne avec celui d’un autre personnage, la femme au centre d’I’m Your Man, nouveau film de Maria Schrader (réalisatrice de Stefan Zweig, Adieu d’Europe (2016) et de la série Netflix à succès Unorthodox) qui sort en France le 22 juin. Alma, scientifique d’une quarantaine d’années, se prête à une expérience : celle de vivre trois semaines avec Tom, un robot humanoïde programmé pour être son homme idéal. Malgré l’aspect futuriste du scénario, Alma est « une femme foncièrement de son époque », analyse avec forces gestes la réalisatrice depuis son appartement berlinois, avant de poursuivre : « C’est une femme qui s’impose et est épanouie même si elle n’a pas d’enfants et qu’elle doit lutter contre certains clichés. On autorise souvent les personnages masculins – et ce, quel que soit leur âge – à être des loups solitaires. Mais moi, je connais tellement de femmes sans enfants et qui n’en conçoivent aucune frustration, ou d’autres qui s’épanouissent dans leur travail, sans que cela soit la raison de leur célibat…»

I'm Your Man de Maria Schrader (c) Majestic

Cette histoire est aussi celle d’une injonction à l’amour et au bonheur par le couple. Une opposition entre l’individu et la société chère à la réalisatrice de 56 ans qui se défend catégoriquement d’appartenir à la Berliner Schule, puisque n’ayant pas fréquenté d’école de cinéma et se définissant davantage comme une autodidacte. Elle accorde aussi beaucoup d’importance à l’émulation créée par le travail en équipe et la prise d’avis extérieurs : « Il y a d’abord eu un lien qui s’est spontanément créé avec des femmes qui, comme moi, sont devenues réalisatrices en plus d’être actrices », raconte Maria Schrader, faisant ainsi référence à ses consœurs Nicolette Krablitz ou encore Ina Weisse, qui ont chacune joué dans une soixantaine de films avant de passer de l’autre côté de la caméra. « On a beaucoup échangé, on s’est montré des versions provisoires de nos films. »

Et puis il y eut 2016, l'année bénie, où elle-même, Maren Ade et Nicolette Kreblitz ont sorti leurs films. Respectivement Stefan Zweig, adieu l’Europe, Toni Erdmann et Sauvage. Elles se sont alors régulièrement croisées lors d’événements cinématographiques. « Une année intense où on n’avait de cesse de se côtoyer pour des interviews, par exemple, et où on a appris à se connaître ! » Des échanges informels, tout autant que professionnels, impliquant les différentes générations. Annika Pinske l’a ainsi aidée durant une journée de tournage à Berlin pour une scène de discothèque, présente dans la série Unorthodox. Cette dernière apprécie elle aussi ces collaborations entre réalisatrices. « Il n’y a aucune concurrence entre nous, mais une entraide bienveillante », résume-t-elle tout en prônant en même temps une critique sincère. « Il ne s’agit pas d’une sororité sans limites mais d’avoir des explications franches entre des personnes, en l’occurrence de sexe féminin, qui se rencontrent ! »

I'm Your Man de Maria Schrader (c) Majestic

Si elles ne se targuent pas d’appartenir à un groupe de création revendiqué, toutes les réalisatrices interrogées chérissent ces ponts cinématographiques mais aussi humains. « Ulrich Köhler (producteur de films et mari de Maren Ade) n’a eu de cesse de me répéter que je devais à tout prix rencontrer Eva Trobisch, dont il a accompagné le film de fin d’études. On devait rester 2 heures ensemble et finalement on n’a pas pu s’arrêter d’échanger pendant 6 heures tant on avait de points communs ! » explique, enthousiaste, Annika Pinske. Et pour cause ! Eva Trobisch, a le même âge que sa consœur et est elle aussi originaire d’Allemagne de l’Est. La réalisatrice explique avoir grandi avec « un modèle de femme émancipée » puisque « l’égalité homme-femme concernant le travail ou les enfants y a été promulguée par décret, avant l’Allemagne de l’Ouest.  »

Femmes libérées

C’est cette figure de femme non discriminée avec laquelle elle s’est forgée qui a inspiré à Eva Trobisch le postulat de son premier long métrage Comme si de rien n'était (2019) : ne pas se percevoir en victime pour ne pas en être une. La réalisatrice y dépeint finement le refus de Janne de parler du viol qu’elle a subi, en ne portant pas plainte et en gardant cet épisode enfoui en elle. Pour Pierre Gras, ce film est représentatif d’une vision cinématographique foncièrement contemporaine. « Il est plus subtil, et la problématique plus affinée qu’un film qui aurait été produit dans les années 1970 », décrypte l’universitaire. Le regard neuf de ces réalisatrices allemandes va de pair avec une évolution quantitative puisque la part de réalisatrices a nettement augmenté en Allemagne. D’après Pierre Gras, « elles représentent désormais 30 % du métier ».

Comme si de rien était d'Eva Trobisch (c) Wild Bunch Distribution

Une évolution positive dont ne se satisfait pour autant aucune des réalisatrices rencontrées. « C’est toujours et encore peu, je suis pour l’instauration de quotas ! » avance Valeska Grisebach, le verbe vif. Si elle loue l’action du mouvement #MeToo, elle précise que cela ne peut pas être le seul vecteur d’un changement profond de l’industrie cinématographique. « Et puis il ne faut pas oublier qu’on a déjà connu cette euphorie dans les années 1970 et 80 », ajoute Annika Pinske qui a l’impression que « 50 ans plus tard, rien n’a vraiment changé ».

La réalisatrice du Prince, Lisa Bierwerth,s'est, elle, en grande partie entourée de femmes pour faire son film. « J’avais étudié avec la directrice de la photographie Jenny Lou Ziegel à l’école de cinéma. Il était évident que ce serait elle qui serait chargée de la photographie. Pour le montage, Bettina Böhler, qui avait monté Western, m’a appelée après avoir lu le scénario et m’a dit : Ton film, je vais le monter ! » Lisa Bierwierth se défend toutefois d’avoir consciemment voulu organiser une « équipe féminine ». L’essentiel, pour elle, était de travailler avec des personnes avec qui elle a des perspectives communes. Un choix inconscient, peut-être, qui permet néanmoins de mettre une petite pierre supplémentaire à l’édifice de cette nouvelle « nouvelle vague » de réalisatrices allemandes.

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