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Arthur Harari : « Je ne voulais faire ni un polar centré sur le social ni une série B minable »

  • Louis Blanchot
  • 2022-03-09

Quatre ans avant « Onoda », odyssée existentielle en pleine jungle, le jeune espoir du cinéma français Arthur Harari réalisait « Diamant noir ». Ce polar stylisé, récit de vengeance dans le milieu des diamantaires porté par un cambrioleur ombrageux en quête d’identité (Niels Schneider) est à revoir sur Arte jusqu'au 22 mars. L'occasion de relire notre interview du réalisateur, publiée en 2015 lors de la sortie du film.

Personnage d’infiltré, braquage… Vous avez tout de suite pensé Diamant noir comme un film de genre ?

Mes premières amours cinéphiles, ce sont des films de genre américains. J’ai toujours été fasciné par Humphrey Bogart, les films noirs de la Warner. Il y avait donc quelque chose de très naturel et de très excitant au moment d’écrire Diamant noir. Je voulais renouer avec le classicisme de ce cinéma là, son horizon tragique, sa structure en ligne droite.

Bogart, la Warner… vous vous référez à une mythologie américaine.

Je ne voulais pas faire un film français. C’est pour ça que, tout de suite, l’idée a été de partir de France; que l’histoire commence à Paris pour nous emmener ailleurs. Le personnage principal devait se rendre dans une famille qu’il ne connaît pas, dans une ville et un pays qui lui sont aussi inconnus.

D’où Anvers, en Belgique, où se situe la majeure partie du film.

Ce déplacement à Anvers, c’était un choix de scénario cohérent avec la réalité du sujet, mais c’était surtout une manière d’ouvrir l’expérience du film à un imaginaire qui ne soit pas franchouillard. Plus ou moins formulée dans ma tête, il y avait l’idée de me servir de ce projet comme d’un tremplin pour faire un film contre ce que je voyais du cinéma français depuis plusieurs années – ce cinéma de la chronique qui ne me satisfait pas, voire me gonfle. Après, il fallait trouver sa propre voie, car je ne voulais faire ni un polar centré sur le social, comme chez Jacques Audiard, ni une série B minable, comme tous ces films avec Gilles Lellouche.

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Vos deux derniers courts métrages (La Main sur la gueule, Peine perdue) avaient pas mal de points communs: le cadre champêtre, l’ambiance estivale, l’ombre de certaines influences (Jean Renoir, Jean Eustache). Pourquoi avoir changé complètement de cadre pour Diamant noir ?

Après La Main sur la gueule, j’ai écrit un long métrage qui ressemblait beaucoup à mes premiers courts : quelque chose de très épuré, minimal, avec trois ou quatre personnages que je voulais faire jouer quasiment par le même casting que celui de La Main sur la gueule. Mais personne n’a voulu donner de l’argent pour ce film, donc j’ai lâché l’affaire après trois longues années d’écriture. J’étais très mal parce que, après le succès de La Main sur la gueule, je ne pouvais imaginer me prendre un tel mur de refus ou d’indifférence. D’une certaine manière, cet échec m’a transformé, je n’étais plus le même homme. Il fallait donc que je renouvelle aussi quelque chose dans mon cinéma. C’est alors que cette proposition de film de braquage est arrivée. 

« Pour moi, le cinéma n’est pas du côté de la pureté, mais de l’impureté. »

Le film se déroule dans le milieu des diamantaires, qu’on imagine plutôt secret, opaque. Pourtant, on sent le récit très renseigné sur la question.

Sur ce point, j’ai eu beaucoup de chance. Quand j’ai commencé à imaginer le film et à en parler autour de moi, un ami m’a appris qu’il connaissait très bien un diamantaire, et un autre, le petit-fils d’un grand tailleur. J’ai pris contact avec eux et, en plus de devenir des amis, ils ont été d’incroyables portes d’entrée dans un milieu qui, en effet, est très fermé. Mais ce qui était le plus dingue, c’est que tout ce que je récoltais en enquêtant sur le sujet nourrissait de façon très naturelle ce que j’avais envie de raconter, et venait même confirmer toutes les pistes de fiction que j’avais mises en place avec mes collaborateurs.

Le diamant pose le cadre, le contexte (un milieu aisé, commerçant, raffiné), mais il prend peu à peu une dimension symbolique, avec les personnages de l’entrepreneur indien et du tailleur. Pour eux, le diamant n’est pas simplement une monnaie d’échange, c’est une véritable quête existentielle. Qu’est-ce qui vous a poussé à creuser cette piste? C’est vrai que cette dimension n’était pas du tout présente à l’origine. Il faut dire que les images ou notions que j’avais de ce milieu étaient des clichés. En vérité, le monde du diamant ressemble beaucoup à celui du cinéma, ou à tous les artisanats mettant en jeu beaucoup d’argent: c’est le lieu d’une alliance paradoxale entre, d’un côté, un capitalisme poussé à son paroxysme, et, de l’autre, une mystique exacerbée qui relève quasiment du délire artistique.

Vous faites d’ailleurs tenir au personnage du tailleur de diamants des propos proches de ceux d’un cinéaste.

Ce sont des propos que j’ai presque récoltés tels quels lors de mon investigation. Quand le personnage dit: «On est là pour faire vivre la lumière», je reprends les mots d’un des plus grands tailleurs vivants, Gabi Tolkowsky. Ces décrochages réflexifs ont surtout permis à l’intrigue de se libérer de son strict horizon de polar. Au début, le héros croit qu’il est juste là pour piquer le fric de sa famille. Or, quand il découvre que le diamant commence à le toucher, il ne met pas simplement la main sur ce que sa famille a de plus précieux; il est emmené vers quelque chose d’imprévu, d’intime et de passionnel, qui le dépasse complètement et le renvoie à sa relation trouble avec le monde.

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Vous vous permettez alors des séquences très stylisées, presque oniriques. Comme si le diamant avait une influence sur la matière même du film.

Avec mon frère Tom, qui s’occupe de la lumière [lire l’encadré, ndlr], on s’est rendu compte que l’irruption du diamant dans le cadre était chaque fois l’occasion de faire dérailler visuellement le film, de faire basculer cette intrigue plutôt réaliste dans une dimension spécifiquement mentale. Mais si ces petites brèches nous ont ouvert un champ d’expérimentation ponctuel, elles nous ont surtout permis de trouver la forme esthétique qui allait convenir à l’ensemble du film, jusque dans ses moments de narration les plus simples.

Depuis La Main sur la gueule, vos personnages sont à la fois déterminés au moment d’agir et indécis dans leurs objectifs. Dans Diamant noir, votre héros fomente un braquage, mais jusqu’au bout il semble hésiter quant à ses motivations. Qu’est-ce qui vous pousse à conduire constamment vos récits sur un point de bascule?

J’ai un goût pour les récits qui se brouillent et les déportements d’enjeu. J’aime prendre des formes très accueillantes pour le spectateur, parce qu’il les connaît, puis lui faire comprendre qu’il s’agira davantage d’un voyage à l’intérieur de ces formes. Et je veux que ce voyage soit de plus en plus complexe, de plus en plus déstabilisant. Si les choses ne sont pas ambiguës, je n’arrive pas à trouver en moi l’envie de les raconter. Cela me permet de passer par des expériences de cinéma très diverses à l’intérieur d’un seul et même film. Pour moi, le cinéma n’est pas du côté de la pureté, mais de l’impureté.

Ça renvoie aussi à la dimension pulsionnelle et masochiste de votre personnage qui s’emploie, sans s’en rendre compte, à se piéger de toutes parts, pour n’avoir finalement d’autre choix que de fuir.

Le personnage agit en suivant une pulsion; il nourrit un rapport de pure frustration à la vie. Et ce n’est qu’à la fin du film qu’on prend conscience qu’il est en train de mettre en scène sa propre libération. Le film commence par une séquence traumatique sur son père, qui relève presque du fantasme, du rêve. Et à la fin, tout se rejoue et se dénoue, mais dans l’ordre du réel.

Pour voir le film, cliquez ici.

Images (c) Ad Vitam

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