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« Nous » d'Alice Diop : la France oubliée vue à bord du RER B

  • Léa André-Sarreau
  • 2021-11-19

Dans ce documentaire qui sort en salles le 16 février 2022, la cinéaste juxtapose aux visages des habitants outre-périph les images de sa propre enfance à Aulnay-sous-Bois, pour retracer la mémoire politique et intime d'une France plurielle.

Ça pourrait être l’ouverture d’un roman de Georges Simenon : une gare déserte, prise en étau dans la brume, un train et son crissement, les vies anonymes qu’il transporte... Comme le romancier, qui situait souvent ses intrigues en province pour en examiner les mœurs, Alice Diop aime la cinégénie des marges, des espaces urbains invisibilisés. Après La Mort de Danton (2011) et La Permanence (2016), qui s’enracinaient en Seine-Saint-Denis et à Bobigny, la documentariste a fait le choix du mouvement.

Dans Nous, diffusé sur Arte en ce moment avant sa sortie en salle le 16 février 2022, elle longe la ligne du RER B, à la rencontre des habitants de territoires outre-périph. De Roissy à Saint-Rémy-lès-Chevreuse en passant par Aubervilliers, des existences se bousculent – ici un ferrailleur malien, là des royalistes venus célébrer la mort de Louis XVI à la basilique Saint-Denis, plus loin une infirmière du 93, sœur d’Alice Diop.

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À la fois voisins et étrangers, ils forment ce « nous » du titre, qui exprime, davantage qu’un quelconque programme, ce doute : de quoi est fait un peuple ? Inspirée de la démarche de l’écrivain François Maspero, qui dans Les Passagers du Roissy-Express (1990) déchiffrait déjà la géographie sociale de cet axe nord-sud, Alice Diop interroge la possibilité d’agréger des communautés éclatées, fragilisées par les attentats du 11 janvier 2015 contre Charlie Hebdo (« Le journal Libération, exalté, titrait : « Nous sommes un peuple ». Moi qui m’étais curieusement sentie seule dans cette foule, je me suis demandé quel était donc ce "peuple" dont le journal parlait ? », explique-t-elle dans une superbe note d’intention).

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Ici, nulle posture cynique de la part de la réalisatrice, malgré la mention de cette « solitude », qui est aussi celle de milliers de visages dont la précarité est réduite au silence, à l’indifférence. Patiente, altruiste, sa caméra boit en plans fixes les paroles de ces témoins d’une France composite, dont les héritages divergents – celui du monde ouvrier, de l'immigration, de la banlieue pavillonnaire cossue – cherchent à faire sens collectivement.

Ce jeu de piste sociologique, politique, s’enracine dans un terreau intime. Si Alice Diop est partie sillonner ces espaces, c’est aussi pour remonter une généalogie impossible, celle de ses parents sénégalais, arrivés en France dans les années 1960. Tandis que de rares archives de sa mère décédée défilent, dans son appartement d'enfance à Aulnay-sous-Bois, la cinéaste prend paradoxalement conscience de ce qui n’a pu être consigné : « Je piste les traces de ma mère, je me désole de sa présence fugace, elle reste une silhouette au bord du cadre, déjà prête à disparaître. » Face à ce constat de l'image manquante, le documentaire célèbre le geste de mise en scène comme moyen de préserver la mémoire des vies oubliées, maillons indispensables de notre histoire commune.

Nous d'Alice Diop (New Story, 1h57), sortie en salles le 16 février 2022

Image : Copyright Sarah Blum

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