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La cinéaste Alice Diop s'exprime sur les législatives 2024 et livre un témoignage frappant

  • Justine Carbon
  • 2024-06-26

Dans un entretien très fort accordé à Libération à quelques jours du premier tour des législatives, la cinéaste (« Nous », « La Mort de Danton », « Saint Omer»), qui a créé le collectif « Nous, on vote » pour mobiliser les jeunes contre l'abstention, a partagé ses inquiétudes sur les conséquences de la dissolution, qui place le RN aux portes du pouvoir.

Dans cette interview pour Libération, la cinéaste, très engagée dans la lutte contre le racisme et les discriminations, détaille le fracas intérieur qu'a provoqué chez elle l'annonce de la dissolution.

La réalisatrice, riche d’« une charpente intellectuelle » et d’une longue expérience de terrain - permise par ses études en sciences humaines et ses films documentaires - explique comment elle s’est trouvée tétanisée le 9 juin et les jours qui ont suivi.

« L’EMBRASEMENT »

La cinéaste raconte que, la veille de l'annonce d'Emmanuel Macron (soit le 8 juin), elle s'est trouvée saisie d’un malaise dans le métro - comme les prémices de l’« embrasement » à venir.

Cet état, elle le définit par plusieurs sentiments : « la colère, la trahison et un sentiment de déception profonde ». Comme beaucoup de personnes racisées, la percée historique du Rassemblement national (ex Front national) est perçue par Alice Diop comme un danger : « L’extrême droite au pouvoir, ce n’est pas un inconfort moral mais une peur réelle, la vie ou la mort L’extrême droite au pouvoir, ce n’est pas un inconfort moral mais une peur réelle, la vie ou la mort ».

Pour préciser son propos, elle fait le distinguo entre son expérience de femme noire Française en France et aux Etats-Unis. Outre-Atlantique, sa nationalité prime autant que sa couleur de peau, elle est, pour reprendre ses mots « tranquillement française là-bas ». Cette charge mentale en moins, la cinéaste la compare à l’expérience en France qui est « façonnée par la manière de réagir aux micro-agressions racistes ». 

Ce qui a également frappée la réalisatrice, c’est la peur. Une peur dont elle pensait être à l’abri, grâce à ses études de « l’histoire coloniale » mais aussi grâce à son bagage de connaissances culturelles. Ce sentiment trouve son origine dans le racisme « rampant » dans la société. Alice Diop pointe du doigt l’absence de la question du racisme dans la lutte contre le RN, en particulier au sein des partis de gauche. Pour la cinéaste, c’est le caractère « diffus » du racisme qui le rend inaudible dans le débat public. 

QUEL FUTUR ? 

C’est également dans son projet artistique que la réalisatrice s’est sentie entravée. En effet, comme beaucoup de confrères et consoeurs de l’audiovisuel et de la culture, la cinéaste s’inquiète d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite et de ses conséquences sur des organes éminents tels que le CNC (Centre national du cinéma et de l'image animée) et France Télévisions, soutiens majeurs de la création. 

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En réaction à ce brouillard grandissant, Alice Diop s’est rapprochée d’amis mais aussi d’acteurs culturels et artistiques afin de « mobiliser la jeunesse des quartiers populaires qui regardent les urnes de travers » via le collectif « Nous, on vote ». Une initiative proche de celle initiée par Rania Daki, cofondatrice Diasporas.fr, Mariam Toure, fondatrice Diasporas.fr et Sarah Bennani, dont la tribune était également relatée dans Libération.

Nommé « Front de la Jeunesse Populaire », ce collectif lancé le 12 juin dernier a réussi dès sa création à rassembler 6 000 jeunes, pour reprendre les chiffres du Bondy blog (signataire de la tribune parue dans Libération).

Cette initiative n’est guère étonnante au vu du travail de longue haleine mené par la cinéaste. Ayant compris assez tôt que « l’engagement politique n’était pas circonscrit à un parti », Alice Diop n’a cessé dans ses films d’interroger le réel et ses lourdes inégalités. Dans son dernier long métrage, Saint Omer (2022), la cinéaste s’essayait pour la première fois à la fiction et nous offrait étonnamment l’une de ses œuvres les plus intimes.

Interviewée par TroisCouleurs au moment de la sortie de Saint Omer, Alice Diop nous explique alors que, lorsqu’elle découvre l’affaire de Berck-sur-Mer via des photos partagées dans Le Monde, elle ressent « un sentiment très étrange de familiarité ». La réalisatrice démontre dans cette oeuvre puissante comment la justice et plus largement la société sont en proie à une double discrimination à la fois sexiste et raciste, vécue par les femmes noires. 

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Dans ce climat de potentielle bascule vers le pire, on ne peut qu’être parcouru d’effroi à la lecture des derniers mots d’Alice Diop : « Quand je pense à ce qui pourrait nous arriver, lui arriver [son fils de 15 ans], j’ai très peur. Comme je vous le disais tout à l’heure, pour beaucoup d’entre nous, le 7 juillet, c’est une question de vie ou de mort. »

Image : © Julien Lienard pour TROISCOULEURS

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