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« The Souvenir Part I. & II. » : étreinte addictive

  • Laura Pertuy
  • 2022-01-31

Jusque-là inédit en France, le cinéma de Joanna Hogg nous parvient enfin avec ce diptyque sur un amour vénéneux, doublé d’une réflexion sur le processus de création dans ce qu’il a de plus intime. Et la réalisatrice anglaise d’inventer une langue cinématographique semblable à nulle autre.

Nous sommes aux premières heures des années 1980, et Julie (inouïe Honor Swinton-Byrne) étudie le cinéma sans bien savoir encore ce qu’elle veut exprimer, dans une sorte d’errance tranquille que conforte son cadre de vie privilégié. Cette jeune Londonienne discrète croise un jour le chemin d’Anthony, dandy plus âgé au flegme tout britannique. S’engage entre eux une relation d’abord timide, rythmée par autant de traits d’esprit que de saillies humoristiques, qui mue en une dévorante histoire d’amour. Mais si les absences d’Anthony se font sous couvert d’une vie de diplomate, une réalité plus sombre guette Julie…

Fait assez rare pour être mentionné, The Souvenir Part. I et Part. II composent un diptyque dont les deux parties sortent simultanément en salles. Trois années se sont écoulées entre les tournages, mais les deux films ne sauraient être vus qu’à la suite tant il faut goûter l’ampleur de la transformation vécue par Julie, dont le déploiement est à la hauteur de son cheminement introspectif. Car Joanna Hogg prend la mesure du trouble qui agite sa protagoniste, candide, qu’on a préservée des tourments matériels de l’existence et qui s’abandonne aux inconnues de l’amour quoi qu’il lui en coûte. Et c’est d’ailleurs de transactions financières qu’il est souvent question dans The Souvenir, de l’argent que Julie réclame à sa mère (prodigieuse Tilda Swinton) pour nourrir sa passion, laquelle s’est déplacée de ses projets de cinéma à un homme sibyllin.

Joanna Hogg : « Dans un sens, je viens enfin de réaliser le film de fin d’études que j’aurais voulu faire à l’époque. »

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Dans l’étude crue d’un moment de vie – rien ne se montre, mais tout se dit avec une violence d’autant plus abrupte qu’elle prend place dans un univers feutré –, Joanna Hogg installe l’acte de création comme seul chemin de salut. Car c’est en allant chercher un matériau très intime que Julie accède à la réalisation, dans tous les sens du terme. Le cinéma est-il le juste miroir du souvenir ? Sont-ce des chimères, images recréées d’une réalité impossible à capturer, que nous tend la réalisatrice ? Peut-être, mais seul compte le récit que reconstitue son héroïne à partir de fragments – maillage de couleurs, lumières, odeurs, objets et paroles –, cette narration d’elle-même qu’elle façonne à tâtons.

Comme chez Annie Ernaux, la libération d’événements passés n’est rendue possible que par la mise à distance d’une « passion simple » qui, dans The Souvenir, s’incarne dans une mise en abyme d’une finesse absolue. Mais c’est aussi dans la confrontation de sa vision du monde à celle – parfois complètement discordante – de ses camarades que Julie embrasse enfin son art, qu’elle goûte à la force transformatrice du collectif. Et que Joanna Hogg invente un langage neuf de cinéma, une façon très sensible de se regarder en tant que cinéaste et d’exprimer l’étreinte addictive de la création.

The Souvenir Part I et Part II de Joanna Hogg, Condor (1 h 59, 1 h 46), sortie le 2 février

Image (c) CondorDistribution

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