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Varda, Melville, Buñuel : quand les cinéastes révèlent la beauté du 13e arrondissement

  • Sarah Jeanjeau et Léa André-Sarreau
  • 2021-11-04

Dans "Les Olympiades" (en salles depuis le 3 novembre), Jacques Audiard orchestre le chassé-croisé mélancolique de trentenaires à la recherche de relations sentimentales ou érotiques consolatrices, dans la torpeur du 13e arrondissement de Paris. Redécouvrir ce quartier nous a donné envie d’explorer, en cinq films, les multiples visages de ce lieu si discret à l’écran, malgré sa puissance esthétique et symbolique.

Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda (1962)

Image (c) Netflix

« Rungis, Bobillot, Verlaine, Place d’Italie, fin de section ». Tandis que le conducteur déclame les arrêts comme un poème à la Prévert, Cléo (Corinne Marchand) observe à travers la vitre du bus 67 les arbres printaniers qui jonchent les boulevards du 13e arrondissement. Elle n’écoute pas vraiment le soldat (Antoine Bourseiller) qu’elle vient de rencontrer au Parc Montsouris, et qui lui explique la provenance de ces paulownias fleuris originaires de Chine. C’est que Cléo a parcouru tout Paris, du carrefour de l’Odéon à la gare Montparnasse, le vague à l’âme, dans l’attente de résultats médicaux qui lui diront si elle atteinte d’un cancer.

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L’hôpital de la Pitié-Salpêtrière est la dernière escale de sa flânerie urbaine, qu’Agnès Varda dessine dans un double mouvement contradictoire. D’un côté, un trajet filmé en temps réel, qui témoigne d’un regard documentaire aigu sur ce quartier frénétique – les visages des passants et les morceaux de ciel deviennent des instantanés qui disent l’urgence de vivre de Cléo. De l’autre, une errance hasardeuse, miroir fragmenté de l’intériorité de l’héroïne, où les effets d’accélération, la langueur du rythme, dilatent les repères. Avec cette géographie affective, tout en trajets confus au sein d’une ville tentaculaire, Agnès Varda fait coexister deux idées : la peur de la mort, conjurée par la fulgurance de l’instant présent. · Léa André-Sarreau

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Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville (1970)

Image (c) Corono Prod DB

Si vous vous baladez aux alentours de la rue Jenner, sachez que vous êtes en territoire melvillien. Au numéro 25bis, le cinéaste avait installé ses studios, dans un entrepôt désaffecté où il tourna Le Deuxième Souffle (1966), avant qu’un incendie ravage les lieux. Profondément attaché à ce quartier vertical et moderne, Melville continua d’en faire le décor privilégié de ses films, notamment du Cercle rouge. Dans ce polar nihiliste, un truand marseillais (Alain Delon), un détenu en cavale (Gian Maria Volonté) et un ex-flic (Yves Montand), s’associent pour braquer une bijouterie. L’intrigue est simplissime, et pour cause.

Ce qui intéresse Melville, ce n’est pas l’action, mais les interstices, les creux dans lesquels il peut laisser s’engouffrer une tension sourde. Pour cela, les artères aux éclairages bleutés du 13e arrondissement lui offrent un écrin parfait, irréel et fantomatique. Architecture froide et métallique, immeubles récents qui ignorent orgueilleusement le destin des hommes servent de cadre à ce film traversé par le motif de l’enfermement, de la fatalité, déjà contenu dans le « cercle » du titre. Quant aux personnages, Melville en fait des pions, cloisonnés dans la capsule de leur voiture, écrasés par la menace d’un métro aérien toujours en arrière-plan. Les hommes auront beau quadriller ses carrefours labyrinthiques en allers-retours incessants, la ville, territoire de mort, ignorera toujours leur loi.  ·L. A-S.

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Belle de jour de Luis Buñuel (1967)

Après Le Journal d’une femme de chambre (1964) tourné près de Cherbourg, c’est avec le deuxième film qu’il réalise sur le territoire français que Luis Buñuel nous donne enfin à voir Paris. Dans Belle de jour, Séverine (Catherine Deneuve) navigue entre les allées chics du 8ème arrondissement, où elle réside, et les impasses du 13ème, où s’établit l’appartement de Madame Anaïs, patronne d’une maison close de luxe. C’est aux alentours du square Albin Cachot, renommé « cité Jean-de-Saumur », dans le studio de l’assistant de Buñuel, que Séverine devient « Belle de jour », une prostituée qui donne libre court à ses fantasmes à l’insu de son mari. A l’extérieur, l’étroitesse de la voie privée dans laquelle se trouve l’immeuble évoque le caractère clandestin des passes auxquelles Séverine s’adonne dans le plus grand secret.

Une séquence est révélatrice du conflit intérieur de cette femme, en proie à la nécessité terrible de donner du sens à une vie trop bien rangée. Lors de son arrivée au coin de la rue Léon-Maurice Nordmann, qui mène à l’appartement de Madame Anaïs, Séverine se contente de longer les grilles du square, comme effrayée par l’attirance manifeste qu’elle éprouve pour ce lieu. Prise d’une habituelle pulsion de refoulement, elle s’éloigne, et regagne un environnement familier. Paradoxalement, c’est pourtant dans les allées étriquées de cet ancien quartier d’ouvriers que Séverine retrouvera – pour un temps – sa liberté, elle qui a toujours été enchaînée dans le luxe et le confort des larges avenues bourgeoises. · Sarah Jeanjeau

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Tirez la langue, mademoiselle d’Axelle Ropert (2012)

Image (c) Pyramide Distribution

Malgré sa cinégénie évidente, le quartier des Olympiades, situé dans le « triangle de Choisy », a peu attiré les caméras. Ici, les pieds des HLM des années 1970 viennent s’écraser sur une esplanade dallée, des rues souterraines serpentent entre les immeubles, et côtoient les toitures en forme de pagode de la galerie marchande. Axelle Ropert (La Famille Wolberg, Petite Solange) a eu l’idée, décalée et audacieuse, de faire de ces grands ensembles le théâtre d’un mélodrame moderne. Soit l’histoire des deux frères Pizarnik (Cédric Kahn et Laurent Stocker), médecins généralistes de quartier, qui habitent l’un en face de l’autre, et tombent amoureux de la même femme, Judith (Louise Bourgoin, tout en charme et sagacité).

Invoquant des gammes chromatiques symboliques à la Jacques Demy – un rouge pourpre pour Judith, un bleu ténébreux pour les Pizarnik -, la réalisatrice fait du 13e arrondissement une antichambre feutrée des sentiments, où les enseignes kitch des restaurants chinois et les baies vitrées coulissantes instaurent un jeu de cache-cache. Sous sa caméra ludique, la poésie cachée de cet arrondissement se révèle, se métamorphose en microcosme intemporel, préservé de la gentrification. Et ce que le film n’oublie pas de montrer, dans une veine sociologique plus discrète, c’est qu’aux Olympiades, l’architecture contrastée, bâtarde, tout en volumes et en formes hétérogènes, est à l’image de la mixité sociale de ses habitants. ·L. A-S.

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Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau (1997)

Image (c) BAC Films

« Ceux qui m’aiment prendront le train », c’est ce que déclarera dans un dernier souffle le peintre Jean-Baptiste Emmerich (Jean-Louis Trintignant) avant sa mort à Paris. Dans un dernier geste provocateur à l’encontre d’une famille qu’il semble avoir toujours détesté, il exprime son désir d’être inhumé dans la ville de Limoges, à plus de 300km de la capitale. Sur le quai de la Gare d’Austerlitz, ceux qui l’aiment sont tous là. La gare, point de départ du long-métrage, introduit son aspect choral et souligne dans le même temps la diversité des personnages qui le composent.

Dans ce lieu propice à l’anonymat – tout autant que Paris elle-même –, les aspérités des personnages se dévoilent progressivement dès lors qu’ils la quittent. Dans les allées tentaculaires qui mènent au quai, Patrice Chéreau figure ainsi les destins reliés de cet ensemble de personnages, qui ont pour point commun d’avoir compté, chacun différemment, dans la vie de l’artiste. Si son enterrement parachève l’intrigue, il est surtout un prétexte à l’analyse des dynamiques familiales, enchevêtrées dans un récit en trois parties (le trajet en train, l’enterrement, la nuit avant le départ). Pour retrouver le confort de l’anonymat en rentrant à Paris, il faudra d’abord se montrer avec le visage et le cœur découverts. · S. J.

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