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« Le Monde après nous » : joyeuse débrouille

  • Laura Pertuy
  • 2022-04-20

Avec un premier film qui suit les galères parisiennes d’un jeune écrivain, Louda Ben Salah-Cazanas installe l’amour comme seule urgence, d’une voix pleine des émotions du vécu. S’y dit aussi une vérité que boude encore trop le cinéma, celle d’une tranche de la population qui surnage entre deux classes.

Auteur aux revenus fragiles, Labidi évolue entre Lyon et Paris, où ce jeune homme un tantinet nonchalant partage une chambre de bonne avec un grand gaillard en mal d’amour. Sa rencontre avec Élisa (Louise Chevillotte, vue notamment chez Philippe Garrel) bouscule un quotidien partagé entre tentatives de rédaction d’un premier roman prometteur et missions de coursier pour joindre les deux bouts. Le sentiment amoureux saisit tout, envoie valdinguer les solitudes, mais fait aussi grandir chez Labidi une nécessité matérielle toujours plus pressante…

Grandement inspiré des périodes de galère de son auteur, le film parvient à encapsuler l’époque avec une acuité peu commune, comme si jusqu’ici la fiction n’avait jamais réussi à dire la précarité avec autant de sincérité. C’est que derrière le portrait que Louda Ben Salah-Cazanas brosse de son « double » Labidi se dessine la silhouette fugace des transclasses (comme théorisées par la philosophe française Chantal Jacquet), ces personnes en transit entre deux milieux sociaux, arrimées à un désir d’appartenance qui leur échappe. Une « validation » que convoite inlassablement le héros – pris entre l’absurdité d’emplois précaires et l’accès au statut rare d’auteur publié – et qui l’embourbe dans la violence de situations du quotidien, souvent mâtinées de mépris et de racisme.

On pense ici au récent Arthur Rambo de Laurent Cantet, qui exprimait, bien que sous un autre angle, la difficulté à trouver sa place pour un jeune écrivain issu de l’immigration et propulsé dans l’arène littéraire. Sans jamais céder à une facilité manichéenne qui distribuerait ses personnages en deux camps, le réalisateur choisit une tonalité bien plus joyeuse que corrosive pour dépeindre une réalité peu réjouissante, avec un recours salvateur à l’humour. Servi par l’irrésistible flegme d’Aurélien Gabrielli (remarqué dans Genève du même réalisateur, court métrage de 2019 où s’esquissaient déjà les aventures de Labidi), Le Monde après nous trouve aussi réjouissance dans ses personnages secondaires – avec notamment Léon Cunha da Costa, émouvant colocataire, et Saadia Bentaïeb, mère aussi tendre que pugnace –, irrigués qu’ils sont par la grâce du collectif. Une émotion nue qui souligne l’existence encore possible d’un cinéma de la débrouille et porte haut le regard d’un jeune réalisateur pris dans l’urgence de dire le monde non pas après nous mais comme chez lui.

TROIS QUESTIONS À LOUDA BEN SALAH-CAZANAS

Le film évolue dans l’urgence d’aimer, de créer, de vivre… Comment s’est-il construit ?

Après plusieurs courts métrages et beaucoup de galères, j’avais un peu mis le cinéma de côté. Quand j’ai repris l’écriture, mon producteur a tout misé sur mon projet : « Ce que tu décris, c’est ce que toi, moi et les gens autour de nous vivons. » On a tourné dans des conditions hyper fauchées, mais aussi hyper libres. Il disait que l’énergie déployée au tournage allait se sentir à l’écran.

Il y a dans le film une réflexion percutante sur la place qu’on occupe dans la société.

J’ai l’impression que le « transclassisme » est le mal du siècle. Notre classe ne possède pas vraiment les codes de la bourgeoisie, mais se montre parfois condescendante envers ceux qui ont moins d’argent, qui apprécient des choses que l’on rejette désormais. Si la littérature a traité ce sujet, le cinéma beaucoup moins. Or, je ne pense pas être seul à ressentir ces émotions-là.

Malgré les difficultés, humour et bienveillance sont de mise…

Je voulais combattre l’idée qui veut que les pauvres triment tout le jour durant. Si, comme Labidi, tu vis de magouilles, de combines illégales, et que tu n’en rigoles pas, tu te flingues. Et puis je crois beaucoup à l’amitié, au fait d’être ensemble. C’est grâce à ceux qui nous entourent qu’on s’en sort, et c’est d’ailleurs quelque chose que le « cinéma populaire » montre très bien.

Le Monde après nous de Louda Ben Salah-Cazanas, Tandem (1 h 25), sortie le 20 avril

Images (c) Tandem Films

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