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« Fairytale » de Alexandre Sokourov : il était une folie

  • Timé Zoppé
  • 2023-05-09

[CRITIQUE] Alexandre Sokourov fait se croiser Adolf Hitler, Joseph Staline, Benito Mussolini et Winston Churchill au purgatoire après la Seconde Guerre mondiale. Plastiquement incroyable, "Fairytale" revisite avec autant de noirceur que d’humour la psyché de ces figures historiques, qui sombrent encore plus loin dans la folie.

Ils pensaient tous avoir leur place légitime au paradis. Devant une immense porte dans une grotte aux allures de cathédrale (qui évoque la dernière partie dantesque de The House That Jack Built de Lars von Trier) et après avoir croisé un Jésus pas au top, chacun se présente à Dieu dans son plus prestigieux costume de guerre ; et se voit claquer la porte au nez. Voilà nos quatre « héros » condamnés à errer dans les limbes, à ressasser et à comploter inlassablement, oubliant régulièrement que la guerre est finie et, surtout, qu’ils sont déjà tous morts.

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Habitué à triturer les figures historiques (Hitler, déjà, dans Moloch en 1999 ; Vladimir Ilitch Lénine dans Taurus en 2001 ; l’empereur Hirohito dans Le Soleil en 2006), Alexandre Sokourov va plus loin que jamais dans Fairytale. À commencer par l’audace et l’ironie de son titre (« conte de fées ») et les détournements de certaines des figures les plus honnies de l’histoire qu’il se permet. Alors qu’il croit encore pouvoir parvenir à régner sur le monde entier, Hitler se retrouve ainsi sur le trône (comprendre : les W.-C.) et passe son temps à ressasser ses regrets, qu’il tourne comme des défis de gamins (« J’aurais dû brûler Londres… J’aurais pu le faire, hein ! »).

Ce ton n’empêche pas le cinéaste russe de donner ampleur et gravité à son projet, qui se pose là dès la première image : les décors, entièrement composés numériquement, sont aussi somptueux que terrifiants. Ils forment, avec la technique picturale de mise en mouvement d’archives des dictateurs, un tout des plus dérangeants. Un peu comme si La Classe américaine de Michel Hazanavicius fusionnait avec L’Enfer de Dante. Le vertige tient aussi au curieux dédoublement qui semble s’opérer à répétition sur les quatre hommes.

Ainsi, Churchill s’adresse aussi bien à Staline qu’aux deux puis trois doubles de lui-même, qu’il appelle « mes frères ». Le film semble alors creuser encore plus l’idée de l’entre-soi dégénérescent, de la même manière que les quatre hommes patinent en répétant les mêmes idées. Par ce passage au purgatoire, ces figures intimidantes, terrifiantes, se muent à nouveau en simples mortels.

Fairytale d’Alexandre Sokourov, Les Films de l’Atalante (1 h 18), sortie le 10 mai

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