
Sur le papier, j’aurais dû résister. J’ai passé l’âge canonique, j’ai deux filles bientôt adolescentes et un esprit critique aiguisé par une mauvaise humeur chronique. Rien, rationnellement, ne devrait m’exciter dans une série comme The Shards. Et pourtant, je l’ai bingée avec la dévotion embarrassante d’une groupie d’un soir. La série de Ryan Murphy et Bret Easton Ellis coche toutes les cases du plaisir coupable : un tueur qui rôde autour d’un lycée ; des ados scandaleusement friqués et cocaïnés ; les mots d’Ellis, enveloppant comme la fumée d’une clope froide un lendemain de sexe débridé. Dès le premier épisode, tout m’emballe honteusement : les brushings, les piscines, la moquette même. Prendre la pilule bleue, replonger dans la matrice rassurante des nineties, redevenir celle qui découvrait Ellis dans sa chambre, sur du Kurt Cobain.
Sauf que la matrice était fucked up. Pour ma génération, l’entrée dans la sexualité et la terreur du sida allaient de pair. Désirer, c’était déjà côtoyer la mort. Ajoutez-y une culture qui érotisait l’abus, le prédateur en figure romantique, le danger en préliminaire, et vous obtenez un imaginaire bâti, malgré nous, sur une équation : sexe = péril = mort. Vingt ans à la déconstruire, mais le câblage, lui, tient toujours. C’est cette équation que The Shards remet sous tension. Le désir adolescent et le tueur qui rôde ne font qu’un. Ellis n’a jamais écrit autre chose, la prédation comme horizon du désir. Le coup de génie est dans le casting. Susan, c’est Kaia Gerber, affichant le visage de sa mère, Cindy Crawford. Robert Mallory, c’est Homer Gere, fils de Richard.
Le sourire de Kaia est une uncanny valley, « das Unheimliche » (« l’inquiétante étrangeté ») disait Freud : le refoulé qui fait retour. Nous ne regardons pas des acteurs mais nos idoles ressuscitées, et tout ce que leur époque avait implanté en nous. Le philosophe britannique Mark Fisher appelait cela la « lente annulation du futur » : une époque qui, ne sachant plus tracer son désir vers l’avant, en refait indéfiniment la boucle. Jusque derrière la caméra, où Max Winkler, fils du Fonzie de la série Happy Days, filme les héritiers d’un âge d’or qu’il a connu de l’intérieur. Voilà peut-être pourquoi je l’ai bingée sans oser l’avouer. Pas par nostalgie d’une esthétique, mais par fidélité honteuse à l’ado que j’étais, celle qui confondait l’excitation et le péril.
The Shards, disponible sur Disney+
