
2026 sera l’année des grands classiques littéraires ou ne sera pas ! Du Hurlevent d’Emerald Fennell à L’Odyssée de Christopher Nolan, la liste des grandes œuvres de la littérature qui s’apprêtent à débarquer sur nos écrans n’en finit pas. Certaines sont déjà bien connues du cinéma, comme Orgueil et préjugés ou Raison et sentiments, deux romans de Jane Austen qui, cette année, seront respectivement adaptés par Netflix et Georgia Oakley. D’autres font l’objet de transpositions plus inédites, comme la pièce Hamlet de William Shakespeare présente en pointillés dans Hamnet de Chloé Zhao, qui revient sur la genèse de l’œuvre.
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Ce retour aux classiques peut paraître surprenant, mais, à une époque de plus en plus incertaine, il pourrait attester de notre besoin de valeurs sûres, selon Frédéric Sojcher, réalisateur et directeur du master scénario, réalisation et production de l’université de Paris-I. « Le propre de l’être humain, c’est de se raconter le monde par la fiction pour qu’il fasse sens, rappelle-t-il. Aujourd’hui, il y a de nombreuses interrogations sur le plan politique et économique, et l’on a sans doute plus besoin que jamais de revenir aux fondamentaux. » Pascale et Victoire, les fondatrices d’Adapte-moi si tu peux, un podcast consacré à l’adaptation des livres au cinéma, notent pour leur part que le retour aux classiques est aussi une affaire de cycles. « Dans le cas d’Orgueil et préjugés, par exemple, ce sont des cycles de dix ans, expliquent-elles. Ça revient un peu avec chaque génération. L’avantage d’adapter des classiques, c’est que ce sont des histoires tellement denses et riches qu’on peut tirer un fil différent à chaque fois… C’est infini. » S’ils appartiennent au passé, les chefs-d’œuvre de la littérature sont loin d’être obsolètes. « On peut retrouver des questions actuelles dans des histoires vieilles de plusieurs milliers d’années, et réinventer un récit pour qu’il fasse écho à ce que nous vivons », remarque Frédéric Sojcher.

Lectorat en colère
Bien qu’on tende souvent à l’oublier, presque toutes les grandes œuvres du cinéma sont le produit d’une adaptation : derrière Le Parrain, Les Dents de la mer ou les James Bond se cachent ainsi des romans tombés dans l’oubli. Pourtant, bien qu’elles soient extrêmement courantes, les adaptations sont rarement reçues avec enthousiasme, et, de Harry Potter à Twilight, elles suscitent toujours la même remarque : le livre était mieux ! Écarts par rapport au récit original, ellipses, trahison de l’atmosphère du livre, ou tout simplement casting raté… La tâche d’adapter un best-seller n’est pas simple, et la plupart des cinéastes qui s’y frottent s’y piquent. Dans le cas des monuments de la littérature, le statut de chef-d’œuvre, dont jouit déjà le livre, ajoute une pression supplémentaire.
On ne compte plus le nombre d’adaptations de classiques assassinées par la critique : la version de The Scarlet Letter (1995) avec Demi Moore et Gary Oldman avait ainsi été qualifiée de « l’un des pires films jamais vus », tandis que les tentatives récentes de Netflix de s’attaquer à des romans cultes (Rebecca de Daphné du Maurier en 2020, puis Persuasion de Jane Austen en 2022) ont été démolies par la presse. Parfois, les détracteurs n’ont même pas besoin de voir le film pour le descendre : à peine les bandes-annonces de Hurlevent et de L’Odyssée ont-elles été dévoilées qu’une pluie de critiques s’est abattue sur les deux projets. De nombreux internautes ont ainsi dénoncé le décalage assumé du film d’Emerald Fennell avec le roman et son choix d’un acteur blanc pour le rôle de Heathcliff, tandis que d’autres ont pointé du doigt les potentiels anachronismes des costumes du film de Christopher Nolan.

Un attachement trop rigide ?
Les critiques adressées à ces deux films rappellent que, pour les lecteurs, la question de la fidélité au texte est souvent primordiale. Derrière ce besoin de mimétisme, on retrouve surtout l’envie de découvrir une œuvre conforme à l’image personnelle que l’on s’en était faite – un désir compréhensible, mais peu réaliste. « Le même livre lu par différentes personnes n’ouvrira pas forcément sur le même imaginaire, rappelle Frédéric Sojcher. On peut être déçu d’une adaptation parce qu’on a imaginé son propre film et que ça ne coïncide pas. Mais, quand on s’attaque à une grande œuvre, il faut trouver une vraie approche scénaristique, qui ne peut pas être identique à l’œuvre d’origine. » Pourquoi, alors, cet attachement quasi religieux au texte ? « Il y a des puristes, notent Pascale et Victoire. Pour certains, il y a des œuvres qu’on ne peut pas toucher, qui doivent rester là-haut, dans le patrimoine littéraire. »
De l’amour de l’exactitude au snobisme, il n’y aurait qu’un pas… Avec, à terme, le risque de transformer le livre en objet sacré, supérieur au cinéma, et de retomber dans l’éternel débat entre la bonne et la mauvaise culture. Car, en réalité, les adaptations ont aussi une vocation démocratique : celle de mettre à la portée du grand public des œuvres littéraires jugées difficiles. « La déception ne peut avoir lieu que si l’on a déjà lu le texte, souligne Frédéric Sojcher. Ce qui n’est pas forcément le cas de tous. Je ne suis pas certain que tout le monde a lu L’Odyssée de A à Z, par exemple. Il y aura sûrement un grand nombre de spectateurs et spectatrices qui découvriront ce que raconte le poème de Homère grâce au film. »
Se réconcilier avec les adaptations
Peut-on dédramatiser la situation et se dire que « c’est juste un livre », à l’image d’Emerald Fennell qui répondait ainsi à ses détracteurs ? Ce n’est pas si simple : à l’instar de la musique ou du cinéma, la littérature est productrice d’identités, de sentiments d’appartenance, de liens très fort entre une œuvre et son lectorat. Cependant, en dépit de tout l’amour que l’on éprouve pour un roman, on peut se rappeler que la bonne adaptation n’est pas forcément celle qui ressemble le plus au livre. « Tout l’enjeu est de ne pas perdre l’émotion qu’on a à la lecture, mais d’en faire un vrai film de cinéma, souligne Frédéric Sojcher. Il faut respecter et trahir l’œuvre, c’est toute la difficulté. »

Sans renoncer à produire un discours critique autour des adaptations (parfois décevantes), il serait alors plus pertinent de s’intéresser à la question du regard cinématographique. « Une bonne adaptation, c’est quand il y a une rencontre entre l’histoire d’origine et un point de vue affirmé sur cette histoire », avance Frédéric Sojcher. Parfois, reconnaître un regard prend du temps : Orgueil et préjugés, l’adaptation de 2005 signée Joe Wright, dont les libertés scénaristiques avaient été critiquées à sa sortie, a mis des années à bénéficier du statut de film culte. « Une bonne adaptation n’est pas forcément un bon film, et vice versa, concluent Pascale et Victoire. L’intérêt, c’est que chaque adaptation ne se ressemble pas. Si elle est ratée, ce n’est pas grave. Le livre est toujours là pour nous. »
Hurlevent d’Emerald Fennell, Warner Bros., (2 h 16), sortie le 11 février