
Comment se sont intégrées les I.A. dans votre parcours artistique ?
En 2024, j’avais réalisé un film de soixante minutes intitulé L’Île Artificielle, une tentative d’adaptation d’un polar que j’avais notamment conçue à partir de mes échanges avec ChatGPT. L’œuvre a été exposée à plusieurs endroits, dont le Jeu de Paume qui m’a demandé, en parallèle, de concevoir un nouveau projet pour leur espace de création en ligne. J’ai donc travaillé cinq mois sur ce qui allait devenir Digital Raubkunst (Rose).
Quel a été le point de départ de cette œuvre ?
Je suis parti du bâtiment du Jeu de Paume qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, fut la plaque tournante des œuvres spoliées par les nazis. Une attachée de conservation, Rose Valland, a cependant décidé, au péril de sa vie, de tracer ces œuvres, notamment en classant les numéros d’inventaires. C’est ce qui a permis de retrouver et de restituer une bonne partie de ces œuvres après la guerre. J’ai donc décidé de choisir le Jeu de Paume de l’époque comme décor et Rose Valland est devenue le personnage principal de mon œuvre.

Comment avez-vous lié cette figure historique à l’I.A. ?
Rose Valland est devenue pour moi une partenaire, mais je voulais éviter qu’elle soit limitée à son nom, ou même à une source ou une fonction. On entend donc sa voix qui narre une fiction répartie en treize scénettes. L’ensemble propose de tracer un parallèle entre la spoliation nazie et la spoliation par les I.A. génératives des œuvres protégées par le droit d’auteur. J’ai donc entrainé une I.A. sur une base qui contient tous les objets spoliés recensés notamment par Rose Valland, mais qui n’ont toujours pas été restitués à leur propriétaires légitimes. Et à partir de ces éléments, j’ai modélisé en 3D plusieurs œuvres « originales » : peinture, sculpture, etc. Elles surviennent de façon aléatoire, tandis que la voix reconstituée de Rose Valland nous les présente. Cet environnement virtuel suit la temporalité de l’utilisateur : si l’on se connecte à l’œuvre de nuit il fera également nuit dans l’espace numérique.
Vous condamnez donc l’I.A. tout en l’exploitant ?
Questionner les outils que l’on utilise est chose courante dans l’art contemporain. On pourrait en effet dire qu’il y a là une forme d’incohérence ou de perversité. Mais je pense surtout que c’est parce que j’utilise les I.A., que je peux me permettre de me positionner face à elles. Ensuite, je condamne moins l’outil en lui-même que l’usage qui en est fait, en particulier par les grands industriels du secteur. L’outil est d’ailleurs moins facile à manipuler qu’on peut le croire : il a été extrêmement difficile d’obtenir une modélisation 3D cohérente. Quand on a un objectif clair, utiliser les I.A. génératives reste un travail éprouvant. J’étais parfois mal à l’aise par rapport à certains résultats, que je trouve techniquement très limités. Mais j’ai décidé d’embrasser ces défauts, qui permettent d’inscrire l’œuvre dans son époque.
Est-il facile de quitter l’I.A. quand on y a gouté ?
Je pense que je vais surtout l’exploiter comme une extension de mes outils plus habituels. L’I.A. est en train de s’immiscer un peu partout. C’est déjà le cas des logiciels de montage par exemple. Il va donc être difficile d’en faire totalement abstraction.
