Dans Les Bienheureux, Alger l’escarpée abrite les errances, les peurs et les espoirs d’une poignée d’individus gravitant autour de deux femmes : Feriel, une jeune effrontée à l’humour ravageur, et Amal, une quadra lucide et désabusée (géniales Lyna Khoudri, Prix de la meilleure actrice à Venise pour ce rôle, et Nadia Kaci). Sofia Djama, qui signe ici son premier long métrage, nous a parlé des difficultés et des désirs qui font bouger les cinéastes algériens contemporains, raccords avec ceux de tout un pays.


Tu étais ado pendant la « décennie noire ». Comment voyais-tu des films à l’époque ?
En VHS piratée! Tu vas rire, la première fois que je suis allée dans une salle de cinéma, j’avais 17 ans. J’ai vu Salut cousin ! de Merzak Allouache dans une cinémathèque à Béjaïa. C’était une lecture VHS, donc c’était même pas vraiment du cinéma… Le premier film que j’ai vu dans les vraies conditions d’une salle de cinéma, c’était à La Rochelle, et c’était Armageddon de Michael Bay, en 1998. Le film était tout pourri, mais c’était génial. Un type m’avait draguée dans la rue en me demandant : « Tu veux aller au cinéma ? » J’ai dit oui !

« La guerre civile, notre génération l’a vécue… On a besoin d’en parler. »

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Aujourd’hui encore, le piratage joue un rôle important pour la diffusion des films auprès des Algériens ?
Je suis gênée quand je vois à quel point la question du droit d’auteur, notamment en France, est un combat. J’y souscris aujourd’hui parce que, quand tu deviens membre de la SACD et que tu vois toutes les protections que tu as autour de toi parce que tu es un auteur, c’est formidable. Mais la réalité c’est que, quand on parle de nos pays où il n’y a plus de salles de cinéma, le piratage est un enjeu. Moi, tu sais quoi, j’espère que mon film sera piraté en Algérie.

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Comment marche le système de production ?
En théorie il y a un système, mais c’est difficile d’y accéder. Il suffit d’aller sur le site de l’équivalent algérien du CNC pour comprendre à quel point c’est chaotique. Il n’y a pas les dates des commissions, par exemple. On ne connaît pas non plus le budget annuel alloué au cinéma. Avec des réalisateurs et des producteurs de ma génération, on réfléchit à des moyens de forcer le gouvernement à imposer aux chaînes de télé et aux opérateurs de téléphonie une taxe pour financer la culture et le cinéma. Mais il y a aussi une espèce  d’autocensure. Quand j’ai écrit mon court métrage Mollement, un samedi matin, c’est carrément ma productrice algérienne qui a refusé de déposer le dossier. Elle avait peur du sujet, elle ne voulait pas figurer au générique. Je suis montée à Paris au culot pour rencontrer un producteur qui a dit banco, et six mois après on avait la contribution financière du CNC, d’Arte, et de l’ambassade de France en Algérie. Mais l’ironie, c’est qu’au final, quand le film a été primé à Clermont-Ferrand, qui me décerne un prix? Le ministère de la Culture à Alger! Comme le film a eu une visibilité internationale, je suis devenue, pour le gouvernement algérien, un alibi de démocratie, de liberté de ton, de jeunesse qui s’exprime. Ce jeu de dupes arrange un peu tout le monde, et c’est triste.

Malgré ces difficultés structurelles, il y a un vrai dynamisme dans le jeune cinéma algérien contemporain.
C’est vrai qu’aujourd’hui il y a quelque chose qui se met en marche, avec sans doute cette obsession thématique – mais c’est normal, la guerre civile, notre génération l’a vécue, elle nous a traversés… On a besoin d’en parler. Personnellement je voulais parler de l’impact, de l’après-guerre civile, cet état de sidération dans lequel on était. Et en même temps, il y avait un désir absolu de vivre.

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Tu filmes le pays par petites touches, à travers une multitude de visages. D’où vient cette volonté de mettre l’individu au centre ?
Il y a ce besoin qui nous obsède: le monde nous connaît si peu qu’on a envie de dire qu’on est multiple. Je voulais montrer les différentes couches sociales, de la vieille bourgeoisie algéroise nostalgique à une jeunesse plus en contact avec la réalité. Des barbus, des gens qui boivent mais qui ont des discours totalement conservateurs, des personnes qui prient et qui sont dans une dynamique de liberté absolue. J’avais besoin de montrer aussi des personnages vivants malgré la guerre civile. Par exemple, le personnage de Feriel: je ne voulais pas en faire une victime triste, même si on devine que c’est une ancienne victime du massacre de Benthala [dans la nuit du 22 au 23 septembre 1997, plusieurs centaines d’habitants de Benthala ont été massacrées sans que l’armée, postée à proximité, n’intervienne, ndlr]. Elle porte tous les traumas dont on n’a pas le droit de parler en Algérie. On parle de 100000 ou 200000 morts, on n’a même pas de chiffres précis, et on n’a pas le droit de porter plainte contre ceux qui ont tué et égorgé, car il y a une loi là-dessus, la «concorde civile » [loi de grâce amnistiante votée en 1999 et complétée en 2005 par une charte pour la paix et la réconciliation nationale, ndlr]. Comment veux-tu que la société se répare et se réconcilie si elle ne regarde pas son histoire dans les yeux?

L’histoire du film se situe en 2008. Pourquoi ?
Parce que 2008, c’est vingt ans après les événements d’octobre 1988 [une série de manifestations, sévèrement réprimées par l’armée, qui aboutit à l’effondrement du système du parti unique, ndlr]. La génération d’Amal et de Samir, dans le film, c’est celle qui a manifesté en 1988 pour la démocratie, et qui a cru gagner. Sauf qu’en 1991 il y a les premières législatives, et là le gouvernement annule les élections après les résultats du premier tour, voyant que le parti des islamistes arrive en tête. C’est la fin du processus électoral, et le début de la guerre civile. Et puis 2008 est une année spéciale, puisque Abdelaziz Bouteflika décide de changer la constitution pour autoriser un troisième mandat présidentiel. Il est au pouvoir depuis 1999. Pour les Algériens, ces dates sont des clés. Mais pas besoin de connaître l’histoire de l’Algérie pour appréhender le film, car tous les constats qu’il tire sont encore d’actualité.En face de cette génération prise dans la nostalgie d’un idéalisme politique, tu filmes leurs enfants, une jeunesse à la fois inquiète, désœuvrée, et pleine d’énergie et d’humour. L’enjeu des jeunes est central. Ils s’ennuient comme des rats morts, mais ils occupent cet ennui, ils sont vivants, ils veulent danser, chanter. Ils sont plus libres dans leurs corps que leurs parents. Et puis, malgré leurs désaccords, ils expriment leurs opinions, ils débattent, ce que les adultes ne font plus.

Comment ta mise en scène reflète-t-elle ce conflit générationnel ?
L’enjeu principal, c’était la ville, Alger. Pour moi l’architecture est primordiale, elle dessine la mentalité des gens. L’urbanisation est un enjeu à la fois politique et social et, à ce titre, Alger est passionnante. Tu passes du mauresque à l’haussmannien ou à l’art déco, de l’école italienne à du Le Corbusier… C’est une ville-personnage qui devait enfermer tout le monde, ouvrir ou fermer les perspectives. Les adultes ne sont filmés presque que sur les balcons, ils regardent Alger d’en haut, parce qu’ils se sentent agressés par l’extérieur. Pour eux, la caméra se fixe. Tandis que, chez les jeunes, je suis plus volontiers près d’eux, en mouvement.


«Les Bienheureux»
de Sofia Djama Bac Films (1h42)
Sortie le 13 décembre