Chanteuse réaliste barbue, chauffeuse de salles nue arborant un python, extra-terrestre à la gestuelle tordue, fausse comique… L’actrice principale de La Bataille de Solferino, qui aime mettre son public à l’épreuve, a un parcours téméraire de performeuse. Expansive et passionnée, elle nous a raconté ses folles aventures.


Avant d’interviewer Laetitia Dosch, on traîne un peu sur Internet pour recueillir quelques éléments biographiques. On a pu la voir chez la cinéaste Shanti Masud, ou dans la série Ainsi soient-ils sur ARTE, elle a joué Shakespeare avec Erik Ruf et dansé avec la performeuse espagnole La Ribot. Sur les sites de plusieurs centres dramatiques, il est aussi question d’un spectacle intitulé Laetitia fait péter, mené par une « imitatrice de talent », une « véritable femme orchestre à l’humour irrésistible », qui « pourrait aussi bien être la petite-fille d’Hara-Kiri que la nièce de Jim Carrey ». Le texte de présentation est bourré de superlatifs : « folie nonsensique », « tonique », « drolatique », « humour fracassant », « surréaliste »… C’est presque indigeste tant tout le champ lexical de l’humour y passe. Et c’est un peu suspect, aussi.
Laetitia Dosch, 34 ans, est-elle donc la comique pétaradante décrite dans ces lignes ? Avec sa silhouette longiligne et son visage lunaire, on l’imagine certes prédisposée aux fantaisies clownesques. Mais c’est plus compliqué que ça. « Drôle, c’est pas tellement le mot… C’est bien aussi si les gens ne rient pas du début à la fin. Dans Laetitia fait péter, je ne souris jamais pour qu’on ne sache pas si c’est moi ou pas », précise-t-elle d’un air très enjoué. «Les comiques ont tous l’air très déprimés et ils m’intéressent parce qu’ils sont obligés de faire rire. Mon personnage tient cet enthousiasme tout au long du spectacle, en commençant avec des blagues horribles sur des sujets sensibles : les handicapés, les homos, la mort… Et puis ça monte d’un cran, et les gens en demandent encore plus. Le comique est saisi par ces rires, comme une drogue, et doit aller encore plus loin. Quand Andy Kaufman avait son cancer, il proposait aux spectateurs de les faire toucher son kyste pour de l’argent. C’est quand même dépasser une limite : se servir de sa propre maladie pour faire rire. » Le but, c’est donc de pousser le public dans ses retranchements. Laetitia raconte que, lors d’une représentation, un spectateur indigné par ses vannes s’est levé et s’est écrié « Je suis gay, handicapé et juif. Et je m’en vais ! » Pour l’actrice, un comique n’a pas le droit de paraître faible, et doit rattraper le coup. Laetitia a donc rallié les spectateurs à sa cause en s’exclamant : « On l’applaudit bien fort !» Cruel. « En plus il s’est gouré de sortie,  tout le monde a rigolé. Je les teste, c’est une sorte de caméra cachée. Je le vends comme un spectacle comique mais c’est une performance. » Quand on vous disait que c’était suspect.
Son appétit pour les représentations un peu cavalières et dérangeantes, Laetitia le tient peut-être de sa formation. C’est en tombant amoureuse d’un acteur qu’elle décide de devenir comédienne, fréquentant plusieurs écoles de boulevard avant d’intégrer la classe libre du Cours Florent. Là, son professeur, Michel Fau, lui ordonne de faire n’importe quoi sur scène. « Il me disait : « Me faites pas chier avec la psychologie ! » Moi, je trouvais ça très libérateur », raconte la comédienne. Un jour, elle tombe sur un prospectus d’une école en Suisse, la Manufacture, qui prétend ne recruter que des mauvais élèves. « Ici, en cours de danse, un prof nous faisait travailler sur des états très bizarres. Le premier jour, on composait un trio, le deuxième jour, ce même trio devait avoir bu une coupe de champagne et un bouchon de poire, le troisième jour on refaisait ça entièrement nus. Pour lui, la danse, ce n’était pas les mouvements, mais plutôt l’état mental dans lequel on se met. En tant qu’actrice, ça m’a beaucoup aidé de dissocier l’action de la façon dont tu la vis. »
L’expérience la séduit, si bien qu’à la sortie de l’école, elle collabore avec ce professeur pour s’adonner au théâtre dansé et, plus précisément, transformer des livres de philosophie en mouvements. Un travail ardu et très cérébral. « Mais je suis étonnée parce que, malgré les apparences, les gens du théâtre contemporain sont aussi de gros blagueurs avec un humour très régressif. Un jour, pour le festival Printemps de Septembre à la Fondation Cartier, j’ai dû enfiler un costume de chien pour faire des tours de magie. C’était hyper dur car je ne voyais que par la truffe. »
Ce genre de personnage farfelu et troublant, Laetitia en a campé bien d’autres. Parmi eux, Brü, l’extra-terrestre (« Je m’étais collée des fausses oreilles et j’étais torse-nu. Il fallait avoir un rapport dénué de codes sociaux avec chaque spectateur. Je m’enfermais cinq minutes avec eux. Tu avais des gros cochons qui voulaient… voilà… Mais je pouvais les attaquer »), une femme à barbe chanteuse réaliste (« J’aime bien jouer avec l’image de la femme, ce qu’on attend de nous et ne pas le donner. Ces femmes étaient très respectées au 19e siècle car leur barbe était signe de sagesse. Ça m’a intéressée et, du coup, j’ai écrit des chansons dans un langage imaginaire, très mélodramatiques. J’ai joué ça pendant une soirée de concerts à l’Elysée Montmartre, les gens étaient décontenancés, ils sont partis »), une chauffeuse de salles se baladant dans le plus simple appareil (« À Avignon, on m’avait demandé de faire ça et, par hasard, j’ai discuté avec un jardinier qui avait des pythons chez lui. Finalement, pour la performance, j’ai gardé ce serpent autour de moi et, totalement nue, je chauffais une salle en racontant des blagues. Les spectateurs avaient peur »)
Pour La Bataille de Solférino, sa deuxième collaboration avec la réalisatrice Justine Triet après Vilaine fille, mauvais garçon (2011),  elle est restée dans l’idée d’un personnage de fiction qui vient dangereusement s’aventurer dans le réel. Dans la peau d’une journaliste à I >Télé travaillant le jour du deuxième tour des élections de 2012, elle se faufile avec aisance au milieu d’une masse humaine à rendre agoraphobe. Elle interroge les passants quand Vincent (Macaigne), son ex, vient lui faire valoir son droit de visite à ses enfants. Une immersion comme une autre  pour la comédienne: « C’était drôle d’aller interviewer Jack Lang pour qu’il ne réponde rien. Mais il fallait souvent changer de place parce que les figurants comprennent, au bout d’un moment, que tu tournes un film. »  Comme à son habitude, ce jour là, Laetitia a mené les militants de gauche ou de droite par le bout du nez. Même si ses personnages sont toujours en décalage, l’actrice prend toujours l’ascendant sur son environnement : elle sait s’en saisir pour en faire à peu près ce qu’elle veut. Peu d’étonnement alors quand elle nous confie vouloir à l’avenir interpréter un pervers, «qui a des tactiques très précises, qui joue très bien, qui a du pouvoir sur les autres ».