Avec Mother!, Darren Aronofsky nous ouvre les portes de la demeure d’un couple formé par Javier Bardem et Jennifer Lawrence. Le premier incarne un écrivain au succès fulgurant, tandis que l’actrice joue une épouse dévouée, prête à bâtir le foyer idéal avant d’être dépassée par la réussite de son mari. Dans une mise en scène effusive et organique, le lieu se transforme, sous nos yeux, en véritable enfer. Entretien avec un réalisateur qui, entre mythe et réalité, n’a pas tout à fait tranché.


Pourquoi avoir fait le choix d’une mise en scène qui oscille entre la sobriété (de longs plans sans musique), le fantastique et le grotesque ?
Pour ce film, j’ai poussé les choses à l’extrême : il n’y a qu’un seul point de vue [celui du personnage joué par Jennifer Lawrence, ndlr] auquel le spectateur doit s’accrocher, psychologiquement et physiquement, tout au long du récit. Quand je filme au-dessus de son épaule, quand je capture son visage, ça me permet de basculer dans le surnaturel avec beaucoup plus d’impact et de créer une sorte de choc visuel. S’agissant de la musique, je pense que ça aurait influencé les émotions du public.

Votre film parle du sacrifice de soi, il tourne autour du mythe créateur et du sentiment de dépossession ressenti par une femme face à une figure déifiée. Quel est votre rapport à la religion ?
J’ai en horreur les travers de la religion, la violence qu’elle peut engendrer. Il n’empêche que la Bible regorge d’histoires bouleversantes. Et, à mon avis, un mythe ou une histoire inventée a bien plus de pouvoir sur l’individu qu’aucune autre forme de récit. Celui qui écoute un mythe reconnaît directement les invraisemblances. Pourtant, le message et le sens de ce qu’il vient d’entendre le toucheront. Que ce soit dans la religion chrétienne, la religion juive ou la religion musulmane, ce sont le même genre d’histoires qui, au final, ont une espèce d’aura sur les croyants comme sur les non-croyants.

Mother

Le démon en germe dans le ventre d’une mère ou l’angoisse de l’enfermement portée à son paroxysme…  Mother! nous rappelle forcément Rosemary’s Baby (1968) ou Répulsion (1965) de Roman Polanski. Ces films vous ont-ils influencé ?
Polanski a pu m’influencer. En revanche, sur ce film, j’ai été bien plus inspiré par L’Ange exterminateur (1962) de Luis Buñuel, avec cette idée de faire tenir le monde entier dans une seule pièce. Il y a aussi Ingmar Bergman, par la façon qu’il a de conjuguer rêve, réalité et fiction. Et puis le conte de Barbe Bleue, que j’ai lu il y a quelque temps, m’a aussi beaucoup marqué.

Il y a une scène à la fois horrifique et burlesque qui, par son rythme et son ton, se distingue des autres : celle où toute une galerie de personnages ridicules envahit la maison de l’écrivain-gourou, incarné par Javier Bardem, alors que le personnage de Jennifer Lawrence est en train d’accoucher. 
Oui. À ce moment précis, je voulais faire monter le film en puissance. Toute l’horreur ou l’adrénaline que l’on ressent se désamorce d’un coup. Certains spectateurs évoquent leur soulagement face à cette scène, bien qu’elle soit d’une folie insensée. La tension diminue d’un cran et, tout à coup, voilà un twist totalement imprévu. Les retournements de situation, depuis tout jeune, ça me fascine. c’est même ça qui m’a donné envie de faire des films. Je pense à ces midnights movies que je regardais, enfant, alors que je n’avais pas le droit, ou alors à des films culte comme Orange Mécanique de Stanley Kubrick. Ces films jouent énormément sur les effets de surprise, par le biais d’un humour assez noir. C’est ce que j’ai essayé de faire, par exemple avec Michelle Pfeiffer, à qui j’avais dit : « Tu joues un chat, mais un chat avec une bouche » [en clin d’œil à son rôle de Catwoman dans Batman, ndlr]. Ed Harris, lui, est juste étrange et décalé.

Le personnage de Jennifer Lawrence semble impuissante face à ce qui lui arrive. Elle est dans la réaction davantage que dans l’action. Certains critiques vous reprochent de véhiculer des clichés misogynes. Que leur répondez-vous ?
Évidemment, c’est loin d’être un compliment [rires]. C’est vrai que je n’ai pas fait un film féministe au sens traditionnel, mais c’est parce que j’ai conçu mon personnage féminin comme une allégorie de la nature. Nous la maltraitons, la détruisons, la désacralisons en toute impunité. Ce qui fait qu’elle devient soumise à nos agissements. Je savais pertinemment que c’était une pente glissante, qu’on allait m’accuser de ne pas aimer les femmes. Mais je critique précisément le patriarcat et sa volonté de domination. Il n’y a qu’à observer ces personnages masculins, tous détestables.


Mother! de Darren Aronofsky
Sortie en salles ce 13 septembre