Si elle prépare actuellement un film de science-fiction, High Life, c’est à un tout autre genre que s’est attaquée Claire Denis avec Un beau soleil intérieur. Dans ce récit, coécrit avec Christine Angot, elle prend le pouls de la vie sentimentale d’Isabelle, une mère divorcée incarnée par Juliette Binoche, lumineuse. Dans cette variation autour de l’amour inspirée des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, les mots se tendent et se relâchent continuellement. Rencontre avec la cinéaste, admiratrice de textes fiévreux souvent habités par un désir d’absolu.


Ce film est-il une adaptation des Fragments d’un discours amoureux ?
Non, ce n’en est pas vraiment une. Au départ, c’est vrai, un producteur avait obtenu les droits d’adaptation du livre et avait demandé à plusieurs réalisateurs, dont moi, de choisir un ou deux fragments pour en faire un film omnibus. Mais le rapport que l’on peut avoir avec un fragment de Roland Barthes est, à mon sens, souvent lié à la jeunesse, à une période initiatique de la vie amoureuse. Je préférais faire autre chose. Ce qui m’a décidée, c’est de travailler avec Christine Angot, dont je venais de mettre en scène le roman Les Petits. Ensemble, on a eu l’idée, non pas de faire nos Fragments d’un  discours amoureux – ce serait prétentieux de le dire ainsi –, mais d’utiliser nos propres expériences amoureuses sous cette forme fragmentaire, avec trente-quatre blocs qui se fondent les uns aux autres, sans marqueurs chronologiques. Cette approche nous a permis de montrer que l’amour est universel mais polymorphe. Christine et moi étions d’accord pour éviter de faire le portrait psychologisant d’une « femme mûre ».

« Isabelle bute devant les mots parce que sa quête du grand amour se heurte à la réalité. »

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Avec Christine Angot, vous semblez prendre un malin plaisir à jouer avec les mots. Dans vos précédents films, au contraire, le silence se substitue souvent aux dialogues. Pourquoi vos personnages bataillent-ils avec l’expression de leurs sentiments ?
Ils sont proches de l’affirmation claire de quelque chose, mais tombent sans cesse à côté. Les mots, parfois si abondants dans les échanges, ne permettent pas la communication. La fonction possible et positive des mots dans le film, c’est la consolation. C’est ce qui se passe dans la scène finale [où Gérard Depardieu interprète un voyant et Juliette Binoche sa cliente, ndlr]. Ce qu’il dit ne veut absolument rien dire en tant que tel, c’est l’apothéose de la langue de bois, mais on écoute la voix de ce voyant comme une voix humaine, de celles qui rendent la vie vivable, quand bien même son propos n’a ni queue ni tête. Son flair lui permet de  sentir Isabelle et il pèse chacun des mots qu’il prononce devant elle. Il y en a qui n’existent pas, il y en a des désuets, il y a des anglicismes comme «open»… Ce mot anglais, d’ailleurs, a presque une vertu supérieure à celle de son équivalent en français: le prononcer à voix haute, c’est déjà s’ouvrir. Je pense que la force du discours, en fait, c’est la persuasion par le dépassement du sens premier des termes. J’avais l’impression que j’allais filmer, non pas des gens qui simplement communiquent, mais l’air tout autour d’eux.

De même, vous privilégiez d’habitude la manipulation des corps à celle des mots. Mais pas ici.
Oui, dans ce film, ce sont les mots qui sont les plus tangibles. Mais le corps est resté mon domaine de travail. J’avais besoin de celui de Juliette dans son ensemble, de ses cuissardes, de ses minijupes, de voir son décolleté, sa peau. En fait, la rondeur de son corps contraste avec les difficultés communicationnelles de son personnage. Isabelle bute devant les mots parce que son idéal, sa quête du grand amour, se heurte de façon récurrente à la réalité. On retrouve évidemment l’écriture de Christine dans cette idée de contournement.

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Dans une scène, son ami Fabrice (Bruno Podalydès) lui parle très durement d’un homme d’un milieu social différent dont elle est tombée amoureuse. Dans une autre, un acteur, incarné par Nicolas Duvauchelle, la séduit façon beau parleur avant de se rétracter. Le pouvoir de nuisance de la parole, c’est un danger auquel ce personnage se confronte tout le temps, non ?
Le vrai danger, c’est de vouloir l’amour vrai, parce que c’est une formule figée. On peut aimer, aimer et s’engueuler, aimer et ne pas entièrement se correspondre. Dans tous les cas, nous cherchons une garantie, comme un poinçon sur une cuillère en argent. Quand, dans une scène monstrueuse, son ami lui dit que son amour ne durera pas, elle s’y oppose, elle trouve cela minable, dégoûtant, cette espèce de supériorité des classes, mais rien n’y fait: elle est atteinte, comme par une flèche empoisonnée. Son ami la lui plante
en plein dans le cœur. Pour l’acteur, c’est différent : c’est presque du sadisme. Il croit à ce qu’il dit, mais il croit aussi que l’avant est mieux que l’après, que la parade amoureuse est mieux que la concrétisation physique de l’amour, ou, du moins, sa suite immédiate. Il se rend aussi compte que, dès lors que cette liaison n’est plus platonique, cette femme sera dangereuse pour sa vie de famille. En amour, on prend peur, même si on a souvent envie de se jeter sans résistance.

Ce n’est pas la première fois que vous travaillez avec une romancière : Marie NDiaye pour White Material (2008) ou bien Emmanuèle Bernheim, décédée en début d’année, et dont vous aviez adapté le roman Vendredi soir en 2002. Qu’est-ce que ces collaborations vous ont apporté ?
Ces femmes, j’aime d’abord les lire. C’est mon admiration pour leur littérature qui me fait imaginer une histoire, puis une mise en scène. L’adaptation du livre d’Emmanuèle était un heureux hasard. Lorsqu’elle m’a demandé ce que je voulais faire comme film, je lui ai dit : « Juste l’histoire d’une femme, d’un homme, dans un tout petit espace. » Elle m’a répondu, avec une idée en tête : « Et l’histoire d’une femme et d’un homme dans une voiture toute une nuit, ça t’inspirerait ? » C’était le manuscrit de son livre, qu’elle était alors en train de relire et qu’elle m’a envoyé. C’était un cadeau immense. Pour Marie, j’avais lu Quant au riche avenir, qu’elle a écrit à l’âge de 17 ans, et j’avais été abasourdie par la force et la violence de sa maturité. Avant que nous fassions elle et moi White Material, Isabelle  Huppert m’avait poussée à adapter Vaincue par la brousse de l’écrivaine Doris Lessing. J’ai pris peur : comment adapter l’œuvre géniale de cette militante, cette femme qui a tout plaqué pour aller vivre en Afrique du Sud, sans tomber dans le pathos ? Puis, il y a eu les événements en Côte d’Ivoire [la crise politico-militaire de 2004, ndlr]. L’armée française est intervenue, au moment de la guerre civile qui frappait le pays. Au journal télévisé, j’ai vu qu’elle survolait les plantations de café détenues par les Blancs. Et, quand j’ai parlé avec Marie de ce projet, nous avons discuté de ce qu’étaient les vieux restes de la colonisation. J’avais les images, elle avait les mots.


« Un beau soleil intérieur » de Claire Denis
Ad Vitam (1 h 34)
Sortie le 27 septembre