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PORTFOLIO · « Napoléon vu par Abel Gance » : le mythe ressuscité

  • Chloé Blanckaert
  • 2024-06-18

Après seize années de travail et cent kilomètres de pellicule méticuleusement restaurés, le Napoléon d’Abel Gance est enfin prêt à se dévoiler dans la forme dans laquelle il a été imaginé : une « grande version » de sept heures, qui va sortir en salles en deux parties. Présentées au public français pour la première fois le 7 avril 1927 dans une version courte (de plus de quatre heures tout de même), les bobines de « Napoléon vu par Abel Gance » avaient fini par se perdre, fragilisées par les nombreuses tentatives de révision au cours du siècle dernier (Abel Gance en a lui-même monté plusieurs versions différentes !). En 2007, la Cinémathèque française entreprend un grand projet de reconstruction et de restauration sur mesure de ce film, sous la direction de Georges Mourier, réalisateur et chercheur. Après une projection de la première partie au Festival de Cannes en mai dernier, ce monument de cinéma se dévoilera dans un concert symphonique exceptionnel les 4 et 5 juillet à La Seine Musicale. Pour l’occasion, Georges Mourier a partagé avec nous son expertise en commentant des photogrammes de ce film révolutionnaire.

« Ce titre, Napoléon vu par Abel Gance, témoigne de toute l’audace de Gance : il affirme être l’auteur du film. Aujourd’hui, ça peut paraître normal. En 1927, c’était un risque, et on lui a prêté une mégalomanie qu’il n’avait pas. Ce film est le seul des six qu’il avait prévu de dédier à l’épopée napoléonienne. On le suit de l’école militaire de Brienne [où Bonaparte a été élève jusqu’en 1784, ndlr] à son départ pour l’armée d’Italie en 1796 [armée dont il devient le commandant en chef, ndlr]. C’est donc beaucoup plus Bonaparte que Napoléon [il deviendra l’empereur Napoléon Ier en 1804, ndlr]. Comme l’a dit Costa-Gavras [cinéaste, président de la Cinémathèque française depuis 2007, ndlr] lors de la présentation à Cannes : ce n’est pas un biopic, c’est une vue poétique. »

« Quand on voit Albert Dieudonné en Napoléon, on a une sensation d’incarnation évidente. Pourtant, alors que l’acteur avait déjà tourné dans plusieurs films du réalisateur et voulait absolument le rôle, Gance n’avait pas le déclic. Un soir, alors que le cinéaste s’était retiré dans le palais de Fontainebleau, Albert Dieudonné s’est présenté en costume. Abel Gance lui a demandé de réciter le discours de l’armée d’Italie, et c’est ainsi qu’il l’a convaincu qu’il était Napoléon. Il le restera d’ailleurs toute sa vie et s’est même fait enterrer dans la tenue de Napoléon Bonaparte. »

« Les légendaires triptyques, un cas unique dans l’histoire du cinéma mondial. Pendant six heures trente, le film est diffusé sur un écran en 4/3, puis, dans les vingt dernières minutes, l’écran se triple. Un écran apparaît à gauche, et un autre à droite. La polyvision [avec l’arrivée du Cinérama en 1952 et l’utilisation de trois projecteurs pour diffuser une œuvre sur un écran géant, Abel Gance rappelle qu’il a été le premier inventeur des triptyques et nomme cette technique la polyvision, ndlr] n’a jamais été réutilisée depuis, mais peut être considérée comme l’avenir du cinéma. Elle permet de traiter d’une manière nouvelle les champs-contrechamps. Sur ce photogramme, on est dans une démarche plus subjective. Au centre, Napoléon se trouve en haut d’une montagne. À gauche et à droite, ce sont ses rêves. Gance multiplie la lecture verticale par trois, et y ajoute une lecture horizontale, qui est l’association de trois images. »

« Dans Napoléon vu par Abel Gance, il y a du véridique et du lyrique. Bonaparte s’enfuit de Corse dans sa barque, mais, ici, la voile est faite avec le drapeau français. Une métaphore poétique pour indiquer que l’avenir de la France est dans cette frêle embarcation. Le film fait aussi une utilisation dramaturgique des teintages. Du cyan pour représenter la nuit, du rouge lors de la bataille de Toulon, du rose pour les passages plus bucoliques… À la restauration, ça a représenté un défi colossal. Trois ingénieurs ont travaillé pendant trois ans pour restituer cette colorimétrie bien particulière et préserver la très grande richesse des nuances de gris. »

« Cette scène a été retrouvée en confettis, dans trois lieux différents dans le monde, et n’avait jamais été vue depuis 1927. C’est là qu’apparaît pour la première fois le personnage de Violine [jeune femme – incarnée par l'actrice Annabella – éprise de Napoléon, ndlr]. Sur ce plan, grâce à la surimpression, on a deux points de vue sur une même action. D’emblée, Abel Gance s’affranchit des contraintes narratives. Le visage de Violine est au premier plan, mais on la voit aussi à gauche sur le balcon, en train d’observer la guerre civile à Toulon. Au lieu d’opter pour un champ-contrechamp classique comme on le verrait aujourd’hui, Gance filme l’expression de son visage pour signifier l’état terrible dans lequel la France se trouve avant Napoléon. Encore aujourd’hui, ce très long plan n’a pas d’équivalent. »

B.O. monumentale

« Abel Gance a conçu Napoléon comme un grand poème symphonique et opératique, avec son prélude, ses grands airs, ses récitatifs, ses chœurs et son apothéose. Je me devais de rester fidèle à sa vision. » En 2020, Simon Cloquet-Lafollye a commencé à composer une partition monumentale de trois mille pages, associant des œuvres de compositeurs emblématiques du xviiie au xxe siècle (Wolfgang Amadeus Mozart, Franz Liszt, Béla Bartók…) à des transitions écrites pour l’occasion, en veillant à apporter une touche de modernité pour mieux s’adresser au public d’aujourd’hui. Cette bande originale la plus longue de l’histoire du cinéma (sept heures de musique !) sera interprétée en direct par l’Orchestre national de France, l’Orchestre philharmonique et le Chœur de Radio France lors du ciné-concert symphonique de Napoléon vu par Abel Gance à La Seine musicale. 

Napoléon vu par Abel Gance • ciné-concert les 4 et 5 juillet, à La Seine musicale (Boulogne-Billancourt) • sortie de la première partie (3 h 43) le 7 juillet

Image : © La Cinémathèque française, 2023

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