Leon Vitali a été acteur dans Barry Lyndon (il jouait le rôle de Lord Bullingdon) avant de devenir l’assistant personnel de Stanley Kubrick pour tous ses films suivants. Son incroyable itinéraire est raconté dans Filmworker (vu au dernier Cannes Classics) de Tony Zierra, un docu fourmillant d’anecdotes qui révèle les multiples facettes d’un cinéaste de génie. Rencontre avec Vitali, toujours enclin à parler du grand Stanley.


Vous étiez l’un des plus proches collaborateurs de Kubrick. Comment décririez-vous votre relation avec lui ?
Au bout d’un moment, on se connaissait tellement bien qu’on avait simplement besoin d’un regard pour se comprendre. On fonctionnait par signes. Mais il avait ses moments. Parfois, il était d’une grande gentillesse, mais d’autres fois il devenait nerveux, stressé. Sur un plateau, la première chose qu’il faisait, c’était envoyer balader la plupart des membres de l’équipe.

Vous avez d’abord été acteur avant de passer assistant. En quoi ces expériences ont été différentes ?
Comme acteur, j’avais souvent l’impression que je ne convenais pas au rôle. Kubrick m’encourageait. Plus tard, quand je lui ai fait savoir que je m’intéressais au cinéma, il m’a posé une question franche, directe : « Serais-tu prêt à réellement t’impliquer ? » Et il a ajouté : « Si c’est le cas, je pourrais peut-être t’aider. » Un jour, en 1976, alors que j’habitais à Stockholm, j’ai reçu un bouquin par la poste : Shining de Stephen King. C’était Stanley qui me l’avait envoyé. Quelques jours plus tard, il m’a passé un coup de fil et m’a juste posé une question : « Est-ce que tu l’as lu ? » Forcément, je l’avais dévoré d’un coup. C’était comme une sorte de test je crois. Alors ensuite il m’a demandé si je voulais partir en Amérique pour trouver l’acteur qui jouerait Danny dans l’adaptation qu’il ferait du livre.

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Leon Vitali dans « Barry Lyndon »

Et pourquoi vous a-t-il choisi selon vous ?
Je pense qu’il me considérait comme quelqu’un d’assez vif d’esprit et réactif. Je lui donnais sûrement l’impression d’être entreprenant. Quand j’ai trouvé l’enfant qui joue Danny (joué par Danny Lloyd, ndlr) j’ai obtenu sa confiance et il m’a choisi comme collaborateur. On imagine qu’être l’assistant de Stanley Kubrick, c’était satisfaire ses caprices. Mais non, c’était l’accompagner dans une aventure, un genre de bataille.

Comment vous êtes-vous influencé l’un l’autre ?
Je ne parlerais pas d’influence, mais plutôt de transmission, d’échange entre nous, ce qui pouvait donner de bonnes choses et faire émerger des idées intéressantes. Kubrick ne voulait pas qu’on lui démontre qu’on avait une bonne idée, il voulait qu’on la creuse le plus profondément possible et qu’on soit humble.

Comment décririez-vous sa façon de travailler avec les acteurs ?
Je dirais « organique ». Il entrait en fusion avec l’acteur. Quand j’étais comédien, je me souviens qu’on était entièrement soumis au temps : il en faut pour bien préparer un rôle. Lui, le temps, il le maîtrisait.

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Leon Vitali dans « Filmworker »

Quel est votre film préféré de Kubrick ?
Je suis incapable de le dire. Vous savez, je quittais la fac quand j’ai vu 2001 : L’Odyssée de l’espace (1968). J’ai été stupéfié par ce film, c’était une vraie révélation sur l’existence.

Il projetait de faire un film sur Napoléon. Est-ce qu’il vous a parlé de ce projet ?
Oui. En fait, plein d’idées fourmillaient constamment dans sa tête. Il les a souvent suspendues une ou plusieurs années avant d’y revenir. En ce qui concerne Napoléon, il travaillait dessus avant même que je le rencontre. La technologie n’était pas encore assez avancée pour faire ce qu’il voulait vraiment. Il attendait le moment où elle lui permettrait de faire un grand film d’époque.

Quel est votre plus beau souvenir avec Kubrick ?
C’est dur comme question. Il était toujours surprenant. On ne comprenait vraiment pas d’où lui venaient toutes ses idées ou comment il percevait le monde autour de lui. Bon, je pense en avoir un. Je me souviens que Stanley était un des tout premiers réalisateurs à utiliser l’informatique. Un soir, on bossait très tard, tout le monde était parti et il m’a amené dans cette pièce où il emmagasinait plein de documents. Devant un ordinateur, il essayait de tout comprendre et il cherchait quelque chose. On était seuls ce soir-là et je me dis que cette scène résume sa façon de concevoir un film. Il fouillait seul et avec énormément d’enthousiasme. Au fond, il avait cette frustration de ne pas pouvoir tout saisir.