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L’histoire du soir: Mosco Boucault: « J’ai opté pour le documentaire, histoire de conjurer la mort »

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Depuis près de quarante ans, Mosco Boucault réalise de fascinants documentaires dans lesquels il tire le portrait d’êtres secrets et entourés de violence – un parrain de la mafia sicilienne commanditaire d’affreux meurtres, des dealers de Philadelphie, une jeune prostituée bulgare assassinée à Paris… Tournés pour la télé, ses films ont inspiré des fictions, comme le récent Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin. À l’occasion d’une rétrospective au festival « Cinéma du réel », on a enquêté sur ce détective hors-pair qui dissimule, sous ses sourcils broussailleux, un regard à la fois doux et alerte sur le monde.

Un soir d’avril 2008, Arnaud Desplechin rentre chez lui, allume sa télé, et s’arrête sur Roubaix, commissariat central : affaires courantes, un documentaire diffusé sur France 3 et signé par un certain Mosco Boucault. Une enquête criminelle ahurissante, tournée dans cette ville du nord gangrénée par les délits et le décrochage social, dans laquelle les témoignages successifs de deux femmes font dévier l’enquête des flics sur plusieurs affaires en cours dont celle, sordide, du meurtre d’une vieille dame. Pendant des années, ce film hante Desplechin, au point qu’il décide d’en reconstituer la plupart des scènes et des dialogues dans son polar Roubaix, une lumière, présenté au Festival de Cannes en 2019. La même année, Arte diffuse Corleone : Le parrain des parrains, puissante immersion dans l’histoire de la mafia de Palerme au XXe siècle, encore signée Mosco Boucault. Mais qui est ce mystérieux réalisateur à l’origine de documentaires aussi brûlants ? Lorsqu’on lui propose une rencontre, l’homme dissipe à peine l’aura mystérieuse qui l’entoure : il refuse poliment de nous voir – nous ne pourrons pas non plus publier une photo récente de lui, car ses films lui ont valu quelques menaces. Mais il accepte quand même de répondre, par mails, à nos questions.

EN QUÊTE DE TERRAIN 

Né en Bulgarie soviétique en 1944, dans une famille « juive athée », le réalisateur arrive à l’âge de 10 ans en France avec sa mère, veuve depuis peu, et sa sœur. Il ne parle pas un mot de français mais comprend vite que son intégration dans une société à la fois meurtrie par la Seconde Guerre mondiale et pourrie par des relents xénophobes ne se fera pas sans heurt. Ses premiers rapports avec l’institution policière furent d’ailleurs houleux : « La police, pour moi, c’étaient les employés de la Préfecture de Paris qui nous délivraient les prolongations du permis de séjour et s’adressaient à moi à la troisième personne du singulier : ‘il signe ici’. La police, pour moi, c’était ce fonctionnaire qui nous avait incidemment lâché au cours d’une enquête de moralité à notre domicile son avis sur ‘ces étrangers qui viennent sucer le sang de la France’. La police, pour moi, c’était – à des exceptions près – celle des rafles des années 1940 », se remémore-t-il par une théâtrale anaphore dont il a le secret.

Ce rejet viscéral auquel il fait face creuse en lui un profond souci de réhabilitation, au cœur de son tout premier documentaire, Des terroristes à la retraite (1985), tourné après des études à l’Idhec et soutenu par l’actrice Simone Signoret, qui narre de sa voix grave ce récit bouleversant qui inspirera Robert Guédiguian pour son Armée du crime en 2009. L’histoire de juifs d’Europe de l’Est, installés dans la région parisienne dans les années 1930, et envoyés au casse-pipe par les « apparatchiks » du Parti communiste, aveuglés par la propagande stalinienne. Ces exilés ont pris les armes aux côtés d’autres étrangers pour vaincre les forces de l’Occupation avant d’être, pour la plupart, fusillés. Sa rencontre avec d’anciens combattants alors qu’il écrit une fiction sur le sujet est décisive. Elle créé chez lui une fiévreuse envie de s’ancrer dans le réel : « J’ai pensé aux merveilleux survivants retrouvés. Ils allaient mourir sans laisser de trace. J’ai opté pour un documentaire, histoire de conjurer la mort. » Se sentant investi d’une mission, Mosco Boucault se lance alors à corps perdu dans la plus grande affaire de sa vie : sonder par l’investigation les recoins les plus sombres de l’âme humaine pour mieux comprendre la société.

 

Photogramme ©  « Un corps sans vie de 19 ans » Zek Productions

AFFAIRES SENSIBLES

Celui qui vouait une vraie antipathie aux flics veut désormais placer sa caméra dans leur ombre. Dans de nombreux films, dont le percutant Un corps sans vie de 19 ans, sur une jeune bulgare prénommée Ginka, retrouvée morte près du périphérique parisien en 1999 (« J’ai tenté de redonner vie à cette jeune fille de l’est venue s’échouer à l’ouest », formule-t-il joliment), il réveille des cadavres balayés dans les méandres de l’oubli grâce aux enquêtes minutieuses de policiers. Dans La Fusillade de Mole Street (1998), il suit la police locale, qui tente d’interroger des habitants d’un quartier de Philadelphie qui se murent dans un sidérant mutisme après la mort d’un jeune Afro-Américain, accidentellement impliqué dans un trafic de drogues.

« Les documentaires que j’ai réalisés aux côtés de la police ont fait voler en éclats mes préjugés. J’ai été heureux de me retrouver seul avec le commissaire Haroune dans ses rondes de nuit à Roubaix. Heureux de suivre le lieutenant Auverdin [pour Roubaix, commissariat central, ndlr] mener ses enquêtes avec l’humour désabusé d’un Philip Marlowe [personnage de détective privé créé par Raymond Chandler, ndlr]» Cette façon de revenir avec entêtement à la source du crime tient sans doute à son goût pour les romans noirs – surtout ceux de Georges Simenon, qu’il dévore régulièrement. Comme lui, il préfère à la sophistication des intrigues la force innée des personnages. C’est le tandem féminin au cœur de Roubaix, commissariat central… qui, par de simples regards, scelle un pacte irréversible devant sa caméra. Ou Toto Riina, dont il retrace le destin glaçant, de son enfance au sein d’une famille de simples paysans siciliens à son ascension à la tête de la Cosa Nostra, l’une des mafias les plus sanguinaires d’Italie, dans Corleone…. Pour approcher le milieu opaque de la police, il s’astreint à des règles : se donner du temps et écouter, « prendre le train » d’une enquête pour citer le Commissaire Maigret, auquel il se compare pour sa part davantage, notamment par cet humanisme qu’on décèle souvent lorsqu’il filme des coupables mis au ban de la société.

Photogramme Corleone : Le Parrain des parrains © Folamour, What’s Up Films, Stemal Entertainment

 

FLAGRANTS DÉLITS

Mosco Boucault s’est toujours refusé à faire de ces êtres sulfureux des objets de fascination ou des monstres repoussants. Dans Roubaix, commissariat central, il montre la détresse d’Annie, accusée par son amie Stéphanie du meurtre dont elles auraient été témoins. « Je cherche à comprendre ce qui s’est produit en eux, pas à juger. Pour moi, ce ne sont pas des criminels. Ce sont mes semblables, des hommes et des femmes qui à un certain moment ont franchi une barrière. Je refuse de réduire leurs vies à ce seul moment. » Dans Corleone…, des Corleonosi cagoulés se livrent, depuis la prison où ils sont incarcérés, sur leurs anciennes méthodes d’action« Le fait d’avoir travaillé seul, à l’image et au son, d’avoir insisté pour avoir beaucoup plus de temps que celui alloué par l’administration a été déterminant », analyse-t-il après coup. Précautionneux, le commissaire Mosco ne nous donnera pas plus d’informations sur les coulisses de ces rencontres. En attendant son prochain film (« Dans mes cartons dort un projet sur les pickpockets, leur solitude réelle ou imaginaire »), on retiendra ce précieux conseil : « Il faut regarder et parler peu. Et avoir de bonnes chaussures. Qui ne font pas de bruit. »  JOSÉPHINE LEROY 

: Cinéma du réel, jusqu’au 22 mars au Centre Pompidou

Photographie de couverture : Photographie de tournage de La Fusillade de Mole Street © Elma Productions, Tal productions, La Sept ARTE

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