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[INTERVIEW] Claire Denis : « La culture n’est pas un médicament pour calmer les gens. »

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Parce qu’elle est l’une de nos icônes et qu’elle a si bien filmé la claustration dans son étrange et fascinant huis clos de science-fiction High Life (2019), on s’est demandé comment la cinéaste Claire Denis (Trouble Everyday, Un beau soleil intérieur…) vit le confinement et ce qu’elle imagine des effets de la crise du Covid 19 sur nos représentations collectives et sur nos vies.

Quel impact aura cette crise sur nos imaginaires selon vous ?

Je trouve que la situation est déjà comme dans l’imaginaire. Des gens que je connais sont en train d’écrire ce qu’ils traversent, je ne sais pas si c’est pour faire un film ou pas. Moi, je ne pense pas à un film en ce moment, pas du tout. Enfin, pas à un film qui serait lié à ce que nous vivons. Il y a parfois une rêverie qui peut déboucher sur une envie de scénario… Mais ça ne peut pas m’inspirer maintenant. D’abord, je suis comme tout le monde, j’ai l’impression d’être dans une nouvelle de Philip K. Dick. Mais ça pourrait déboucher sur le grondement d’une révolte, je sens ça, il a quelque chose qui saute aux yeux de tous : on ne peut pas applaudir tous les soirs le personnel médical, les professeurs, l’épicière du supermarché, et se dire que le 11 mai, tout sera fini. Je pense que non.

Les grandes crises amènent souvent à des changements profonds dans la société. Vous, vous rêvez de quoi pour l’après ?

Je n’ose pas penser que ça va changer radicalement parce que je n’arriverai pas à croire que tout d’un coup, le ré-embrayage du travail ne va pas un peu effacer les rêveries les plus paisibles et les plus transformatrices. J’ai l’impression que ce sont les jeunes gens qui vont changer quelque chose, eux ils vivent ça comme une grande expérience de leur jeune vie, ils vont peut-être prendre ça comme un atout énorme. Moi je sais bien que je suis dans une phase de ma vie où, au fond, qu’importe que ça change ou pas, j’ai vécu déjà pas mal de temps.

J’espère quand même tous les jours entendre quelque chose qui concerne l’Europe, que les pays du Sud soient considérés comme apportant beaucoup à l’Europe, et non pas comme des nations qui lui coûtent cher. Ça, je ne supporte pas de l’entendre, je voudrais que ceux qui sont contre la solidarité européenne, autour de la dette ou même d’un service social, que ces gens-là disparaissent. Quand je dis disparaître, j’ai presque envie de les pulvériser quoi. Je suis haineuse là. L’hypernationalisme, les frontières, le chacun pour soi, c’est ce que la crise pourrait engendrer de pire. Le réflexe de dire « Nous, on se protège, et tant pis pour les autres. Nous, on a des lingots plein nos banques donc vous pouvez aller crever avec vos oliviers et vos chèvres ». Il faudrait aussi un moratoire européen sur l’accueil des réfugiés. Je ne peux plus supporter de lire des nouvelles sur ça. C’est plus possible.

« Je suis attirée et en même temps effrayée par la solitude. »

 

Comment vivez-vous le confinement, jour après jour ?

Dans l’appartement, comme je sors très peu, ça devient presque hypnotique – ça, c’est le premier pan. Je vois le ciel de ma fenêtre, il y a eu une grosse pleine lune il y a quinze jours. J’habite pas très haut, mais j’ai une belle vue sur le ciel donc j’en profite, j’aime beaucoup ça, et ça me rassure d’une certaine manière. Parce que c’est la vue de mon refuge. Mais il y a aussi l’autre pan, celui des journaux, la radio, où on est perpétuellement rappelés par l’alerte, le danger, les désastres.

Je suis sans cesse comme éveillée à coups de marteau par les nouvelles, le nombre de morts. Il y a des pays dont on ne parle pas que je connais, et ces pays-là j’y pense : je pense aux endroits où j’ai été et je me dis et là-bas comment c’est ? Je connais des personnes de ma famille ou de mes amis, qui ont quitté Paris ou qui vivent en province, que j’appelle et qui sont dans des zones où ils ressentent beaucoup moins le danger, parce qu’ils sont au grand air. C’est très facile pour moi d’en parler parce que je ne vis pas dans 20 mètres carrés à cinq, ni sous une tente au bord du canal. La situation nous rappelle sans cesse la différence des classes sociales, les revenus des gens, ce qu’ils gagnent, ce qu’ils ne gagnent plus.

Vous avez réalisé quelques films en huis clos. Le plus récent, High Life (2019), se déroulait dans un vaisseau spatial, mais il y avait aussi Vendredi soir (2002) où des amants étaient coincés dans les embouteillages. Vous avez repensé à ces films depuis le début du confinement ?

Je pense à mes films, forcément. Je suis attirée et en même temps effrayée par l’enfermement et la solitude. J’ai souvent dépeint des univers clos : l’histoire d’un père et d’une fille, où c’est l’amour qui les enferme [elle parle de 35 Rhums, 2009, ndlr.], pas une catastrophe mondiale. Ce confinement dans l’amour il était presque rêvé, souhaité. Ce n’est pas du tout celui qu’on vit en ce moment. 

Vous vous tenez très informée, ou au contraire vous coupez tout ?

J’écoute la radio. Je ne veux pas trop regarder la télévision parce que ça ne me convient pas en ce moment. Les informations y sont diffusées en boucle, alors que la radio ça donne le temps d’entendre, et de se projeter en soi-même. Les voix, j’aime entendre des voix. Disons qu’elles me rassurent maintenant, et parfois elles m’angoissent énormément. Sur France Inter le matin, il y a une femme qui s’appelle Léa Salamé, et elle me terrorise. C’est comme les cauchemars quand on rêve qu’on repasse le bac ou qu’on va se planter au permis de conduire. Je comprends qu’un journaliste cuisine un invité, mais avec ce timbre, ces mots-là… Je me dis que je vais pas survivre à Léa Salamé. Heureusement, tout le monde n’est pas comme ça. L’émission Sur les épaules de Darwin de Jean-Claude Ameisen, par exemple, c’est comme une drogue, je m’allonge par terre et je voyage dans le passé, il y a un million d’années, avant la séparation des continents.

Quelles images vous ont le plus marquée depuis un mois et demi ?

Je travaillais à Los Angeles, et on est rentrées un peu en catastrophe avec Agnès Godard [sa chef opératrice, ndlr.] par les derniers avions Air France. Un collaborateur est venu nous chercher et, de Roissy au nord de Paris, ou j’habite, on a mis très peu de temps, à peine une demie heure, c’était un trajet irréel, tellement vide. Je suis arrivée dans ma rue, il n’y avait rien. Les bureaux dans ma cour d’immeuble étaient fermés. Une voisine m’a entendue venir parce que j’avais une valise à roulettes. Elle a déposé devant ma porte une soupe en bouteille et du pain. Elle m’a dit : « Je suis contente que vous soyez revenue ». Je pensais qu’on allait s’embrasser et non, elle est restée à distance de moi puis elle est repartie chez elle. C’était très touchant mais, en même temps, on rentrait dans ce nouveau monde.

Vous regardez des films, vous lisez, vous écoutez de la musique ?

J’ai regardé Diamond Island de Davy Chou, Cemetery Of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul et aussi L’homme de Rio de Philippe de Broca que mes parents m’avaient emmenée voir enfant, c’est irrésistible… Oh, il y a un homme à poil à la fenêtre ! Il mange une orange, il est à poil, c’est bien. Je le vois applaudir le soir mais il est habillé… Je regarde moins de films en ce moment… Je lis un roman américain, qui s’appelle Angels de Denis Johnson. Et puis j’écoute Miossec, Outkast les Beach Boys…

Vous parlez avec vos amis techniciens, acteurs, auteurs de leurs craintes pour le futur liés à ces métiers ? 

Oui, je connais des acteurs et des actrices qui sont dans une situation dramatique financièrement, d’autres qui ont peur de l’être bientôt, et les distributeurs avec qui je travaille me parlent aussi de leurs inquiétudes. L’avenir n’est pas compromis, je crois, car tout le monde a la rage de travailler, et pas seulement pour gagner sa vie. J’ai écouté le discours du Ministre de la culture la semaine dernière et je trouve gênant qu’il englobe autant de réalités différentes dans le mot « culture ». Le monde des intermittents est quand même très varié… La « culture », c’est un mot qui est un tiroir fourre-tout, un mot qui finalement n’est pas assez grand. Moi, je m’en fiche, si la « culture » disparaît : ce que je ne voudrais pas qui disparaisse, ce sont les films, les musiciens, les chefs opérateurs, les ingénieurs du son, les monteurs, les réalisatrices, les actrices, les acteurs, les théâtres… Il a l’air aussi de considérer la « culture » comme un médicament pour calmer les gens. Or, je ne pense pas du tout que ce soit ça, c’est fait pour ouvrir l’horizon, la réflexion.

Vous trouvez des forces pour imaginer vos prochains projets, notamment The Stars At Noon, avec Robert Pattinson, une adaptation de Denis Johnson ?

The Stars At Noon, le scénario est fini, on attend que Robert soit libéré. Stuart Staples travaille déjà sur la musique…. A Los Angeles, je travaillais sur un autre projet avec The Weeknd [l’auteur-compositeur-interprète canadien Abel Makonen Tesfaye, ndlr.], donc j’écoute beaucoup le morceau qu’il a composé pour que j’en fasse un film. C’est stupéfiant qu’il m’ait appelé : Abel est un peu obsédé par Trouble Everyday (2001) [l’un de ses chefs d’œuvre, avec une Béatrice Dalle cannibale, ndlr.] donc on a fait un travail à partir de sa musique et du souvenir qu’il a du film. Je ne peux pas vous dire si ce sera un court, un moyen, un long, parce qu’on s’est arrêtés fin mars, on devait commencer à tourner en avril. Qu’est-ce qui va arriver maintenant ? Je ne sais pas. Là, on essaye de s’envoyer des petits messages.

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