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Culture

Don Carpenter plonge dans le San Francisco littéraire des sixties

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Il y a deux noms sur la couverture d’Un dernier verre au bar sans nom : Don Carpenter et Jonathan Lethem. Mort en 1995 à 64 ans, Carpenter n’a pas eu le temps de ficeler le manuscrit de ce roman autobiographique qui s’inspire de sa jeunesse, au temps où il hantait les bars de San Francisco avec d’autres jeunes écrivains, notamment son ami Richard Brautigan. Fan de Carpenter, Lethem n’a pas hésité quand l’éditeur Jack Shoemaker lui a demandé de retravailler le texte pour sa publication. Dur défi que celui de se glisser dans la peau d’un autre… « J’ai retapé tout le livre à la machine afin de m’imprégner de la syntaxe de Carpenter, explique Lethem dans la postface. En fait, j’ai surtout élagué. En tout, ce livre ne doit pas contenir plus de cinq ou huit pages de ma main, et j’aimerais croire que vous ne pourriez jamais les repérer. » Même si la traduction lisse l’ensemble, le pari est réussi : aucune couture n’est visible, le texte est fluide et homogène. Et quel récit ! Carpenter, connu pour ses romans Sale temps pour les braves (1966) et Deux comédiens (1979), y reconstitue toute l’atmosphère des milieux littéraires de la côte ouest à ses débuts, au tournant des années 1950 et 1960. Tandis que Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Gary Snyder ou William Burroughs fabriquent à New York les classiques de la Beat Generation, les jeunes écrivains de Portland ou de San Francisco s’échinent à rédiger de bons textes pour les vendre et devenir célèbres ; ils forment des couples, se jalousent, s’admirent… Carpenter s’inspire de ses amis de l’époque, ceux qu’il retrouvait chez Enrico’s, le bar des artistes de San Francisco (d’où le titre anglais, Friday at Enrico’s). Les personnages sont hantés par l’écriture : l’un achève un roman sur la guerre de Corée, l’autre vend une nouvelle à Playboy, le troisième tire le diable par la queue puis séduit le cinéma… Reprenant ses thèmes fétiches – la prison, l’alcool, la guerre, la broyeuse de Hollywood –, Carpenter décrit avec tendresse et distance la destinée de ces aspirants à la gloire, sans jamais les rendre ridicules ou narcissiques. Loin des mondanités de la côte est, ils incarnent la figure héroïque du travailleur solitaire et idéaliste à la John Fante, à l’ère des machines à écrire Smith Corona et des revues de littérature populaire à fort tirage. Une douce nostalgie plane sur ce livre générationnel et très attachant. La même que ressentent sûrement les hipsters de San Francisco quand ils passent aujourd’hui devant le 504 Broadway, adresse de l’ex-Enrico’s, fermé depuis 2006.

[info]Un dernier verre au bar sans nom de Don Carpenter, traduit de l’anglais (États-Unis)
par Céline Leroy (Cambourakis)[/info]

 

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