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Cloîtrés chez nous avec le confinement, on est aussi privés de nuit : les errances dans la ville plongée dans le noir, l’émoi dans l’obscurité des salles de cinéma et des théâtres, l’effervescence dans les bars ou les clubs qui ferment très tard…  Pour retrouver ces sensations-là, on a monté un supercut nostalgique (signé Nicolás Longinotti, à voir ci-dessous) et demandé à dix artistes qu’on aime – Rebecca Zlotowski, Christophe Honoré, Bertrand Mandico, Yann Gonzalez, Caroline Poggi, Béatrice Dalle, Agnès B., Virgil Vernier, Patric Chiha et Perez – de nous parler de leurs nuits de cinéma, les plus belles, étranges ou intenses. Elles et ils nous ont confié quelques mots intimes, parfois accompagnés d’images et de musiques, promettant de rêver cette échappée dans la nuit.

 

Rebecca Zlotowski, cinéaste (Belle Épine, Grand Central, Planétarium et Une fille facile)

«  C’est rare quand les premières fois sont les plus mémorables. Ma plus belle nuit de tournage était la première [celui de Belle Épine, ndlr]. Je n’avais jamais dirigé, je n’avais pas sacrifié à l’exercice du court métrage comme répétition générale d’un long, déplorant qu’on puisse concevoir l’exercice d’un film comme un entraînement sportif, comme si les gages donnés par la mise en scène avaient un quelconque sens, alors que seule la vérité d’un projet comptait à mes yeux. Il y avait quelque chose de fiévreux et d’amoureux, une tension érotique qui circulait entre Léa Seydoux et l’équipe, entre Léa et moi. Nous étions près du Havre, dans une forêt en automne, avec l’humidité, la fraîcheur et les nuits longues.

J’avais un fort désir de commencer le tournage dans la nuit, avec le circuit de moto, les scènes de cascade et de transgression, comme pour ancrer le film dans sa probité. Mon assistant Jean-Baptiste Pouilloux avait construit le plan de travail comme ça à ma demande. Quelques heures avant le tournage j’ai fait part à Léa d’une modification de script, elle n’allait pas juste traverser la forêt excitée à l’idée de rejoindre le circuit de moto illégal, mais devait s’accroupir à un moment pour pisser dans l’herbe, ce qui matérialisait pour moi son impatience à rejoindre le circuit.

Léa a accepté tout de suite, concluant tacitement notre pacte : elle serait avec moi, de bout en bout, engagée dans le film. J’ignorais tout, jusqu’aux mots pour lancer le moteur à l’équipe. Jean-Baptiste m’a soufflé le protocole. Il a lancé le son, moi le moteur, Léa s’est tenue prête, butée, devant le pointeur et le chef opérateur qui s’arrachaient les cheveux à cause du manque de lumière et l’énergie imprévisible de l’actrice, mais qui voulaient me prouver qu’ils étaient les meilleurs, et nous avons filmé. La nuit conférait à notre entreprise une dimension secrète et précieuse. Cette équipe est aujourd’hui toujours la mienne. »

Christophe Honoré, cinéaste (Les Chansons d’amour, Plaire, aimer et courir vite, Chambre 212...), écrivain (Le Livre pour enfants, Ton père…) et dramaturge (Les Idoles, Le Côté de Guermantes…)

«  C’était en 1994, avant l’été. J’étais toujours Rennais mais je montais parfois le week-end à Paris où des amis qui par chance devaient faire leurs études dans la ville m’hébergeaient. C’était au cinéma l’Entrepôt. Une programmation nocturne qui affichait des films gay. Je dis « gay », mais je ne pense pas que ça s’appelait « une nuit du cinéma gay ». Il y avait un énoncé plus universitaire, du type « Représentation et Visibilité de l’Homosexuel au Cinéma »… Je tremblais, je me souviens, quand j’ai acheté mon billet. Il n’y avait que des hommes autour de moi. Ils semblaient sombres et décidés. Ils me semblaient trop beaux pour moi. Je me répétais que seule ma cinéphilie m’avait emmené là, mais je me laissais regarder en baissant les yeux. C’est cette nuit-là que j’ai découvert Pink Narcissus de Bidgood et Omelette de Lange.

J’ai le souvenir qu’il y avait deux salles, et qu’on passait indifféremment de l’une à l’autre en cours de séance. J’ai souvenir que la nuit avançant, on passait aussi de corps à d’autres, que la lumière du film projeté sur l’écran éclairait parfois des têtes dont on ne voyait que les cheveux mais dont on sentait les lèvres, des bras qui se dépliaient entre les fauteuils et qui nous saisissaient. C’était une nuit rêvée, et c’était une nuit de cinéma. Il était impossible de quitter cet endroit, ces heures-là valaient plus que tout ce qui nous attendait dehors.»

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Yann Gonzalez, cinéaste (Les Rencontres d’après-minuit, Un Couteau dans le cœur…)

«  Ma plus belle nuit de cinéma, c’est toujours la dernière en date, alors c’était il y a deux jours, ou deux nuits, dans Le Futur est femme*, chef-d’œuvre de Marco Ferreri, le plus sensible et mésestimé des grands cinéastes italiens. Ornella Muti et Hanna Schygulla dansent, s’aiment, réinventent la maternité, le couple, le trouple, dessinent une utopie frondeuse, joyeuse, un horizon infini de possibles… On dirait que le monde du film, sa nuit, ne tiennent alors qu’à elles, à leurs yeux, à leurs baisers, à la poésie des histoires qu’elles se chuchotent comme un secret précieux et bouleversant, le secret d’une nuit libre, insouciante, brodée de rêves et de caresses. Ce secret qui semble aujourd’hui si menacé mais qu’il faut continuer de transmettre, de bouche en bouche, d’ami.e.s en amant.e.s, pour éviter qu’il ne meure sous les injonctions fatales de l’ordre et de ses sinistres sentinelles. »

*sorti récemment en Blu-Ray dans l’excellente collection de Jean-Baptiste Thoret, Make my day.

Patric Chiha, cinéaste (Domaine, Brothers Of The Night , Si c’était de l’amour…)

« Dans D’Est de Chantal Akerman, il y a un plan que je ne cesse de regarder encore et encore. C’est le seul plan de cinéma que je ne me lasse jamais de re-regarder. Pour y voir quoi ? Une grande salle sans fenêtre filmée en plan fixe et large, un thé dansant en Russie, une chanteuse gauche cadre et au milieu de la piste quelques couples qui dansent, dont un qui est particulièrement déchaîné. Je dis « thé dansant », ce qui voudrait dire que cela se passe l’après-midi… Mais la chanson est triste, la chanteuse un peu lasse, comme si elle avait chanté toute la nuit et que le jour se levait déjà. Ou bien, sommes-nous à minuit ? À midi ? On ne le sait pas. Dans cette nuit, le Temps n’existe plus. Il y a juste des talons qui frappent le sol, des bras qui se lèvent, des jupes qui tournent et les jambes de cet homme si passionné qui n’arrêtent pas de bondir… et qui disent à sa partenaire tout son amour. De la salle de cinéma, on voudrait leur crier : Laissez-moi danser avec vous ! Laissez-moi vous toucher et être touché par vous ! »

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Perez, compositeur et interprète (les albums Cavernes, Surex…)

«  Une nuit à Bordeaux, j’ai 15 ans, je vais voir Millennium Mambo de Hou Hsiao-Hsien avec mon meilleur ami. Je découvre depuis peu le cinéma asiatique moderne : Kitano, Wong Kar Wai, Edward Yang, Kiyoshi Kurosawa. Chaque film m’impressionne mais celui-ci encore davantage. Peut-être que ça tient à ce sentiment d’être à la fois totalement captivé par ce que je regarde et en même temps soumis à une expérience radicale du temps qui s’écoule, quelque chose comme une exaltation par l’ennui ou un truc du genre, une émotion qui n’a pas grand-chose à voir avec l’histoire, le scénario mais plutôt avec ce corps mystérieux du film fait de mouvements, de couleurs, de textures et de sons. Le film me montre aussi un futur tout proche : la fin de l’adolescence, la nuit comme espace de liberté et de sensualité pour les jeunes adultes. À la sortie du cinéma, mon ami et moi sommes survoltés. On rentre chez mes parents et on enregistre une musique qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la bande-son du film. »

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Caroline Poggi, cinéaste (Jessica Forever, After School Knife Fight, Tant qu’il nous reste des fusils à pompe, co-réalisés avec Jonathan Vinel)

« Juillet 2008. J’ai 18 ans. Je viens d’emménager à Paris, mon bac en poche. Mes amis sont restés en Corse, je ne connais personne. A la rentrée, j’entamerai une licence de cinéma à Paris VII. En attendant, j’ai dégoté une place d’ouvreuse à l’UGC Orient Express, au -4 des Halles. Première soirée de pause. Je me dirige vers les salles du Quartier latin. Je choisirai sur le moment, il y aura forcément quelque chose… Le film vient juste de commencer. Quelques secondes seulement. Je prends une place, me rue dans la grande salle du Reflet Médicis. Nuit américaine sur l’écran. Une voiture jaune roule à fond à la caisse. Je m’assieds. Titres en italique, Technicolor. Rock Hudson, Lauren Bacall, Dorothy Malone, Robert Stack. Et surtout, les Four Aces qui chantent pendant la tempête. Enveloppée par les sons, les images, Douglas Sirk, la salle de cinéma et la nuit, je sens alors une émotion me submerger. Loin de mon berceau corse, je viens de trouver un nouveau refuge. Je souris. J’ai 18 ans. »

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Béatrice Dalle, actrice (Night On Earth, Trouble Every Day, Lux Æterna…)

« Un beau souvenir de nuit, c’était sur le tournage de Lux Aeterna de Gaspar Noé. Il nous fait arriver vers seize heures, toute l’équipe technique et les acteurs. Il a besoin d’avoir tout le monde autour de lui. Et là, on attend jusqu’à minuit, deux heures du matin, parfois quatre heures. Ça arrive qu’on s’ennuie entre les prises mais heureusement on s’entend tous trop bien. Gaspar, il te dit « On ne tourne pas un de mes films tout clair et frais, à 9 heures du mat’. » Il veut que tu entres dans un état de fatigue, ça donne au film un mood très particulier. Ça t’emmène ailleurs alors, au fond, peu importe ce qui va se passer. Cette atmosphère-là, je la retrouve dans Querelle de Fassbinder, avec ces rues de Brest reconstituées de manière très théâtrale en studio. À l’écran, ça a beau être parfois de jour, tu es transporté dans un univers de nuit et de rêve. »

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Bertrand Mandico, cinéaste (Notre-Dame des Hormones, Les Garçons sauvages, Ultra Pulpe…)

De nuit en aiguille

« Une nuit sur le Mont chauve » avec Claire Parker et Alexandre Alexeïeff, les yeux épinglés par l’écran gris. Un sabbat, des corps de sorcières voluptueuses, de démons et merveilles, cheval spectral animé sous la lumière rasante d’un laboratoire de tournage artisanal. La lumière rasante également, sur le demi masque au métal écarlate de Charles Vanel, dans son film intense, lyrique et poétique « Dans la Nuit ». D’autres masques nocturnes couverts d’une pluie triste de confettis, pour une nuit fatale, celle de « Lumière d’été » de Jean Grémillon. Le bal tragique se conclut par une course vers la mort, à bord d’un bolide qui crève la nuit de ses phares tristes, ou les amours impossibles sur les routes sinueuses de montagne, jusqu’à l’accident libérateur…

Se libérer des contraintes, des uniformes, aller tout droit dans la nuit infinie, sur les rails hypnotiques « d’Europa» de Lars Von Trier. Un tunnel oppressant de rétro-projections ferroviaires avec pour guide nocturne la voix chaude de Max Von Sydow et les larmes amères de Barbara Sukowa, qui cherche désespérément à aiguiller son train d’enfer. Une aiguille dans la nuit scintille, comme une promesse de mille éclats étoilés, c’est « le Secret de Veronika Ross » de Fassbinder. Une actrice qui fuit l’oubli nocturne dans un parc inondé par une pluie étincelante.

Elle trouvera refuge dans le tramway de « L’Aurore », celui-là même que filma Murnau en 1927. La nuit la ville brille de toutes ses promesses et on la déguste malgré son goût de sang amer, de sang caillé. On embrasse « Les Prédateurs » de Tony Scott. On boit la nuit jusqu’à l’aube, transfusé de souvenirs. Et « Aux Frontières de L’Aube » mordu par Kathryn Bigelow, un plaisir ultime, écouter « Bus Station » de Tangerine Dream, avant de fermer nos paupières criblées de fatigue.

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agnès b., styliste et réalisatrice (Je m’appelle Hmmm…)

« Quand vous me demandez de parler de nuits de cinéma, deux films me viennent tout de suite. Il y a d’abord Asphalt Jungle de John Huston, cette séquence de bar où un vieux type un peu moche, un peu crade, oublie qu’il transporte un magot parce qu’il est fasciné, hypnotisé par la fille qui danse devant le juke-box. Tout à coup, c’est comme si la vie était plus forte, ça change l’air de la pièce et plus rien n’a d’importance. C’est le New York nocturne des films noirs américains qu’on allait trouver dans les années 1960 dans les cinémas parisiens, La Pagode ou Le Napoléon, avec mon ex-mari Christian Bourgois. Cette atmosphère-là, je l’ai cherchée et je l’ai entrevue la première fois que j’ai débarqué dans la ville aux gratte-ciels.

Une deuxième nuit, c’est un de mes films préférés au monde, La Nuit du chasseur, de Charles Laughton. C’est quand les deux enfants sont réfugiés dans la grange et qu’au loin ils voient passer l’ombre du cavalier chanter « Dream, little one. Dream. » Il n’y a aucun autre bruit. C’est la nuit dans tout ce qu’elle promet de paisible et de dangereux.»

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Virgil Vernier, cinéaste (Mercuriales, Sophia Antipolis, Sapphire Crystal...)

(c) Les Films du Losange

« Je me souviens d’avoir vu Céline et Julie vont en bateau sur l’écran géant de la Villette, en plein air. Allongé sur la pelouse du parc, une nuit d’août, entouré de gens défoncés, de clochards, de couples qui se caressent dans l’obscurité, je regardais ces filles bizarres traverser des mondes parallèles. Comme le film dure plus de 3h, les gens s’endormaient autour de moi, et moi aussi petit à petit. Mais j’étais sûr d’être en train de voir quelque chose que je n’avais jamais vu avant. »

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Image de couverture : Belle Épine (2010) de Rebecca Zlotowski (c) Pyramide Distribution

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