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[INTERVIEW] Marjane Satrapi : « Si Marie Curie a réussi à faire ce qu’elle a fait, ce n’est pas en étant mignonne, sympathique, douce »

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Avec Radioactive, la Franco-Iranienne Marjane Satrapi (Persepolis) retrace, dans un film foisonnant d’imagination et très documenté, la vie de l’indomptable Marie Curie, physicienne révolutionnaire qui a bousculé le monde des sciences et la marche de l’histoire. On a rencontré la cinéaste et autrice de BD dans son atelier, rempli de dessins, de peintures et de bricoles vintage, pour évoquer ce biopic féministe qui sort des clous. 

Quel rapport entreteniez-vous jusque-là avec la figure de Marie Curie  ?
Elle m’accompagne depuis toujours. Ma mère voulait absolument que je devienne une femme indépendante – elle n’avait pas comme plan d’avenir que je sois jolie, que je me marie et que je fasse des gosses… Deux figures synthétisaient pour elle ce que je devais devenir plus tard : d’un côté Simone de Beauvoir et de l’autre Marie Curie. J’avais une image d’elle extraordinaire. Il se trouve qu’en plus j’ai toujours aimé les sciences. Elle a participé au fait que je les aime davantage.

Vous faites le portrait d’une femme brillante et intransigeante, qui refuse de s’effacer face à la misogynie des hommes. Comment avez-vous pensé cette confrontation entre la modernité de cette femme et le conservatisme ambiant ?
Je me suis demandé comment ça devait être, pour des hommes scientifiques bien établis, de voir débarquer cette femme étrangère qui est bien meilleure qu’eux. Comment on prend ça dans les dents ? Ça ne doit pas être facile. Il y a quand même cinq mille ans de civilisation machiste derrière, ça ne peut pas être effacé d’un coup de balai.

En me documentant sur Marie Curie, je suis tombée sur des histoires confondantes. À l’époque, dans les cours de physique, vous pouviez dire à un homme qu’il fallait faire chauffer l’eau à 100°c et, pour dire exactement la même chose, utiliser le terme « bain-marie » pour les femmes, au cas où elles ne comprendraient pas les chiffres. Moi, j’ai toujours travaillé dans des milieux masculins. Celui de la BD l’est beaucoup par exemple. C’est avec le mouvement #MeToo que j’ai compris – il m’aura quand même fallu 47 ans ! – qu’on me disait certaines choses précisément parce que j’étais une femme.

Mais je pense que la raison pour laquelle Marie Curie a pu avancer, c’est d’abord son caractère obstiné. Et puis aussi son mariage avec Pierre Curie, qui l’a beaucoup aidée. Elle est très moderne, mais lui l’est presque plus qu’elle. C’est la rencontre de deux esprits libres qui fait des étincelles.

Contrairement à beaucoup de biopics, vous n’enjolivez pas le caractère de ce personnage. Vous montrez la Marie Curie qu’on connaît moins, celle qui peut s’énerver ou être d’une froideur glaçante.
Parce qu’elle n’était ni une héroïne, ni une sainte. Ça n’existe pas. Si Marie Curie a réussi à faire ce qu’elle a fait, ce n’est pas en étant mignonne, sympathique, douce.  Ce n’est pas quelqu’un qui montrait beaucoup ses sentiments. Mais par contre, quand elle est émue, ça vous touche au plus profond. J’ai lu son journal intime, et ce qu’elle écrit après la mort de Pierre Curie est déchirant. Ce n’est pas onirique, ce n’est pas poétique, c’est factuel. Mais c’est la lettre d’amour la plus incroyable que j’aie lue.  J’avais les larmes aux yeux, et pourtant, je ne pleure moi-même pas facilement…

Par ailleurs, elle n’était pas très maternelle. Je me souviens d’une discussion avec l’historien du Musée Marie Curie. Il me disait qu’elle mesurait tout le temps ses enfants ! C’était important de le montrer dans le film parce qu’il n’y a pas de culpabilité à avoir à ne pas être une mère idéale. Il y a même des femmes qui ne sont pas faites pour être mères. Moi-même je n’ai pas fait d’enfants. Et je me souviens que quand j’étais plus jeune, les moments que j’aimais le plus vivre avec ma mère, c’était paradoxalement quand elle ne jouait pas ce rôle-là, qu’elle évoluait comme une femme indépendante.

Vous filmez de manière presque clinique le vieillissement, le flétrissement de la peau, la maladie. C’était important pour vous d’être très réaliste là-dessus ?
Oui, il fallait qu’on sente le passage du temps, ne surtout ne pas avoir peur de le montrer. J’ai voulu faire les choses avec le moins d’effets spéciaux possibles. Ça a été un gros travail géré par de très bons maquilleurs. Ça passe par les plus petits détails. Par exemple, on a utilisé des lentilles de contact qui couvrent l’œil en entier, avec des petits pigments jaunâtres à l’intérieur. Et on a plaqué un filtre jaune sur les dents de Rosamund [Pike, ndlr] pour qu’elles ne soient pas trop blanches. Le fait que je dessine et que j’observe tout le temps les gens, je pense que ça m’a aidée.  C’est aussi le génie de Rosamund. Pendant le tournage, quand elle devait incarner une Marie Curie âgée, elle se comportait comme une petite vieille.

Tout en développant un récit intimiste, vous incorporez de manière très fluide des épisodes traumatiques de la première moitié du XXe siècle liés à la radioactivité. Comment avez-vous travaillé sur ces séquences avec le monteur Stéphane Roche ?
Ça a été très difficile parce que le scénario écrit n’a rien à voir avec le travail du montage. Par exemple, dans le scénario, il était écrit : Marie Curie a vieilli, elle marche, et en parallèle apparaissent des images de bombe atomique. Mais comment vous comprenez ça, à la lecture ? « Marie Curie » est égale « la bombe atomique » ? Or, ce n’est pas du tout l’idée qu’on voulait défendre. Je voulais raconter ce que les êtres humains ont fait avec les découvertes des Curie sans rendre le couple responsable de tous ces malheurs.

 

Vous créez une esthétique surprenante pour nous immerger dans la Belle Époque, entre le baroque et l’Op Art. On pense aux fioles phosphorescentes de radium, aux pubs très graphiques qui s’imbriquent dans le récit… Pourquoi ces choix ?
Il se trouve qu’avec mon chef op  Anthony Dod Mantle, on a les mêmes goûts et la même vision, ce qui m’arrive très rarement. J’ai des sortes de TOCS, je suis obsédée par l’idée de composer des plans comme des tableaux symétriques, de positionner les objets parallèlement les uns aux autres, de rendre l’image moins lisse avec les flous… Et au fond, l’idée ici c’était de rendre visible l’invisible. Le radium par exemple ou les électrons. Toutes ces imageries scientifiques, vous pouvez en faire de l’art. Il y a aussi toute la colorimétrie de l’époque, les couleurs des affiches, avec ce vert clair turquoise très particulier. Pour les vêtements, c’est pareil. Je n’ai choisi aucun vêtement flamboyant parce que ce n’était pas comme ça qu’on s’habillait dans le temps.

À travers les attaques que subit Marie Curie, qui était d’origine polonaise, vous évoquez le climat xénophobe rance qui se développe à la fin de la Belle Époque, ce qui peut nous rappeler l’état de nos sociétés occidentales actuellement. Aviez-vous ce parallèle en tête ?
Oui, tout à fait. Les mouvements populistes d’hier font penser à ceux qu’on voit naître aujourd’hui aux États-Unis, en Angleterre, en Hongrie… Et les voir monter ne présage jamais rien de bon. En général, après ça, il y a la guerre. Dans les années 1910, peu de temps après l’affaire Dreyfus, il y avait cette électricité dans l’air. Le monde était en train de changer et certains sentaient qu’ils n’avaient plus leur place dans la société. Il fallait trouver des ennemis, et la cible facile ce sont des gens considérés comme différents, comme les Juifs, les étrangers.

Et donc il y a eu une grande campagne contre Marie Curie, après la médiatisation de son aventure avec Paul Langevin [elle était veuve mais lui était marié, ndlr]. Les journaux d’extrême droite la traitaient de « sale polonaise » venue détruire le beau mariage à la française. Quand j’ai lu ça, je me suis dit : « Nom de Dieu !  Mais toute la littérature française raconte des histoires de coucherie entre personnages ! Les Madame de Rénal, les Julien Sorel [héros du roman Le Rouge et le noir de Stendhal, ndlr], c’est ça ! Et ils osent dire qu’elle sabote les soi-disant valeurs françaises juste parce qu’elle est Polonaise ? »

Il y a une idée très forte qui parcourt le film, c’est que l’Histoire n’est pas une grande marche vers le progrès mais quelque chose de plus cyclique.
L’époque de Marie Curie fut plus progressiste que celle de sa fille Irène. C’était la Belle Époque, il y a eu pendant dix ans cette espèce de fenêtre de liberté qui rappelle dans son côté foisonnant et libre la fin des années 1960. On a l’impression qu’on avance tout le temps, mais c’est faux. Prenez un pays comme les États-Unis. En 1979, le droit à l’avortement ne faisait même pas débat. Aujourd’hui, des cliniques pratiquant l’IVG sont menacées de fermeture [au début de l’année 2019, la seule clinique d’avortement présente dans tout l’État du Missouri a failli être fermée, avant d’être rouverte, ndlr]. Donc on n’est pas dans une progression constante. Il faut être vigilant. PROPOS RECUEILLIS PAR JOSEPHINE LEROY

 

: Radioactive de Marjane Satrapi
StudioCanal (1h50)
Sortie le 11 mars

Photographies © StudioCanal

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