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[INTERVIEW] ALAIN GUIRAUDIE : « Est-ce qu’on veut vivre sous vide ou en harmonie avec la nature ? »

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Le confinement a mis en pause le tournage de son nouveau film, Viens je t’emmène, récit d’un trentenaire qui tombe amoureux d’une prostituée plus âgée au lendemain d’un attentat terroriste à Clermont-Ferrand. On a interrogé le réalisateur de L’Inconnu du lac (2013) et de Rester Vertical (2016) pour savoir comment il envisageait de reprendre le fil de la création en composant avec les règles sanitaires. Mais aussi pour avoir son sentiment sur la crise actuelle, lui qui écrit des films dans lesquels les personnages trouvent leur liberté mentale – et souvent sexuelle – à l’extérieur, dans la nature.

Comment préparez-vous la reprise du tournage ?

C’est assez compliqué. On avait déjà tourné trente-deux jours avant le confinement, il nous en reste huit, qu’on aimerait caler début juin, le plus vite possible. La moitié du tournage, pour les intérieurs, était en studio à Paris ; le reste à Clermont-Ferrand. Ce qui est amusant c’est que, comme le film se déroule quelques jours après des attentats, on voulait une ville morte, la nuit notamment, avec seulement des militaires en patrouilles. Et ça n’allait pas du tout parce qu’on tournait pendant le festival du court-métrage de Clermont-Ferrand et la ville était très animée. Donc finalement, dans ce sens-là, ç’aurait été pas mal de tourner pendant le confinement !

Le risque maintenant, c’est de tourner des séquences qui raccordent mal avec ce qu’on a déjà tourné. Mais je ne sais pas quelle marge de manœuvre j’ai… Je veux bien faire causer deux comédiens à un mètre de distance, mais c’est difficile de visualiser ce que ça va donner concrètement. Tout ça va surtout induire un découpage différent. C’est une nouvelle façon de tourner qui n’est pas forcément mauvaise : on va sans doute tourner en comité restreint, en limitant le nombre de gens dans le même espace. Cela va se rapprocher de la manière dont on tourne les scènes de sexe dans les chambres à coucher. Le plus compliqué, c’est de réfléchir et de rassurer tout le monde sur la manière dont on va intégrer les gestes barrières dans la mise en scène. Comment fait-on pour que deux comédiens s’engueulent en restant à un mètre l’un de l’autre ? Sans se regarder ou sans se parler en face ?

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Au fil de vos films, notamment dans le dernier, Rester Vertical, on sent une inquiétude sociale monter. Est-ce que vous avez l’impression que la crise actuelle rend ce sentiment plus concret dans la société ?

Oui, on a bien vu comme la crise avait amplifié les inégalités. Mais avait-on vraiment besoin de ça pour s’en rendre compte ? Disons que là où il y a une vraie tension, c’est que des gens sont carrément en train de crever de faim désormais. Même la débrouille, ça n’est plus possible. Suis-je plus inquiet après le Covid qu’avant ?

Je n’en sais rien. Là où vous avez peut-être raison, c’est que quelque chose se matérialise effectivement dans les rues désertes et dans certains comportements. Je me demande si on ne va pas commencer à vivre avec un préservatif géant sur le corps. Il y a quelque chose de très anxiogène dans la distance que cela met entre les gens et dans la paranoïa que ça crée. Sur l’île bretonne où j’étais confiné, ça m’a fait bizarre quand, dans un magasin, une dame a demandé à sa petite fille de mettre son écharpe sur le visage, alors que j’étais à cinq mètres. On a beau parler de santé publique pour l’instant, j’espère qu’il n’y aura pas un après-Covid permanent dans ce sens-là. Ça se conjugue à l’hygiénisme qui était déjà bien présent. Et il faut dire aussi, quand même, que ça tue le romantisme.

Votre filmographie est travaillée par la question de la liberté qu’on peut trouver dans les espaces ouverts. Vous pensez que la crise actuelle va infuser vos prochains films ?

Oui, c’est une vraie question sur l’avenir de mes films, du cinéma en général, de la représentation de la sensualité, de la sexualité. Le cinéma pourrait suivre toute la recherche technologique qui avance à grands pas. Les comédiens pourraient être totalement virtuels, comme dans Star Wars où ils arrivent à se passer de la présence de Carrie Fisher pour montrer la princesse Leïa. Ça me fait aussi penser au Congrès d’Ari Folman.

On parle beaucoup du Covid comme d’un accélérateur des technologies du numérique. J’imagine que les transhumanistes doivent se frotter les mains en ce moment, car ils vont pouvoir mettre en place leurs petits fantasmes d’humains déshumanisés, d’hommes-machines. Il y a effectivement quelque chose de très dangereux et qui ne me plait absolument pas qui se profile à l’horizon. Les opportunistes, les technocrates de tout poil sont sur la brèche pour profiter de cette épidémie. Après, écologistes et progressistes sont aussi sur cette brèche. C’est à nous de voir ce qu’on en fera. Quel monde voulons-nous ? Est-ce qu’on veut vivre sous vide, avec des combinaisons en amiante et sans se toucher, ou bien vivre plus en harmonie avec la nature et dans le respect de l’autre, que l’on continue à toucher et à caresser ?

D’un point de vue artistique, le fait de devoir contourner des contraintes peut aussi devenir un moteur de création, une source d’inventivité…

Évidemment, quand il y a une censure, on s’adapte. Il y a des gens, comme Nanni Moretti, qui font des films très sexy et sensuel sans scènes de sexe. C’est toujours pareil : si le cinéma doit perdurer, il perdurera, on se débrouillera toujours. Je pense à Rohmer, où les personnages ne font que parler d’amour, et de sexe aussi. Ce sont des films très sensuels mais ils ne se touchent pas ! Enfin si, ils se touchent le genou, mais quand même pas tant que ça. Oui, je pense qu’il y a toujours moyen de s’en sortir, j’ai bon espoir. Ce sur quoi j’ai moins d’espoir, c’est la reprise de l’art cinématographique par le marché. C’est ça qui m’inquiète avant tout.

Que pensez-vous des mesures annoncées par le gouvernement pour tenter de sauver la culture et le cinéma ?

C’est comme tous les discours d’Emmanuel Macron : il faut attendre de voir comment ça se concrétise. On s’aperçoit aussi que tout le truc sur « il faut repenser la mondialisation et les services publics autrement », tout ce qu’il a annoncé dans son discours début mars, qui a pu paraître assez fort à pas mal de monde, n’a pas été mis en place. Je pense que l’hôpital va continuer à être privatisé, les services publics… ça va être réduit à que dalle, ça va même être vendu au privé. Concernant la culture, il n’a annoncé quasiment que des trucs pour le secteur le plus industrialisé, c’est-à-dire le cinéma – car le cinéma est effectivement un secteur avec de forts enjeux économiques.

Quand il explique aux gens du théâtre, aux comédiens, qu’il faut aller dans les écoles [dans son discours du 6 mai, Emmanuel Macron a notamment incité les intermittents du spectacle à intervenir « un ou deux après midi par semaine » devant des « petits groupes d’enfants », ndlr], c’est parmi les choses que les intermittents font déjà. Je trouve qu’il a un côté donneur de leçons et enfonceur de portes ouvertes. Le truc concret qui a été annoncé, c’est le prolongement du statut des intermittents sur une année. Reste à savoir comment ça va s’appliquer. C’est comme le chômage partiel, c’était finalement au bon vouloir de l’employeur.

Je trouve qu’il y a cette tendance, dans les annonces du gouvernement : il faut que ça soit les partenaires sociaux qui s’entendent sur l’adaptation du temps de travail – qui va vers l’augmentation. L’état essaye de se désengager de ces choses-là. Et quand il s’en désengage, on sait qui gagne… Le patronat est en train d’appuyer pour passer aux soixante heures par semaine, même plus… Personnellement, je ne fais pas du tout confiance à Macron. Il n’y a eu aucun signe probant, aucun signal fort de sa volonté de changer sa politique dirigée vers les entreprises et les classes dominantes. Ni de la changer en matière d’écologie. Pareil pour la politique culturelle : il n’y avait rien dans son programme, et je trouve qu’il n’y a toujours rien à l’horizon.

Vous avez manifesté plusieurs fois avec les Gilets Jaunes avant le confinement. Imaginez-vous quand et comment le mouvement pourrait reprendre ?

J’allais effectivement dans des manifs mais je n’étais pas un militant hyperactif au sein des Gilets Jaunes. Je ne suis plus vraiment militant ; je suis toujours au Parti communiste, mais je ne suis plus trop dans la rue, à distribuer des tracts. Le mouvement des Gilets Jaunes m’a toujours intéressé parce qu’il a permis de tout rediscuter. Entre nous, on ne savait pas trop avec quoi on était d’accord, mais on savait avec quoi on n’était pas d’accord. Il y a une vraie conscience de classes dans le mouvement. Ce sont généralement des gens qui ont pas ou peu d’argent, mais qui ont conscience qu’ils se font complètement baiser par les grosses industries, le grand patronat et les gens qui ont du blé. Ce sont finalement tous des exploités, même des libres entrepreneurs : un petit artisan, s’il est chez les Gilets Jaunes, c’est qu’il a conscience de ça. Au sein de ça, il y a les Gilets Jaunes de droite et ceux de gauche. Ce qui est bien aussi, c’est que le mouvement a fait apparaître beaucoup de têtes nouvelles, certains même au niveau national. Maintenant, la question, c’est qu’est-ce qu’on veut en faire ?

Vous ne prenez donc pas part aux discussions sur l’avenir du mouvement ?

Non, car déjà, j’ai pas Facebook, pas Instagram, je suis vraiment à des années-lumière des réseaux sociaux. Je m’informe plus par la presse écrite, en papier ou sur internet – j’ai quand même internet, je ne suis pas complètement à la rue ! Après, ce qui fait aussi l’intérêt de cette période, c’est qu’on ne sait pas où l’on va. J’ai du mal à vraiment analyser tout ça. Je me laisse un peu porter. C’est pour ça aussi que j’aime bien les manifs, parce que c’est là qu’il y a du rapport direct, je parle réellement avec des gens, je peux m’apercevoir que ce mec ou cette femme qui a un langage qui me plaît, avec qui j’aime discuter, a par exemple voté Marine Le Pen aux dernières élections.

Il y a quand même quelque chose de tordu, actuellement : les réactionnaires peuvent faire passer des progressistes pour des réactionnaires, et Emmanuel Macron écrire un bouquin qui s’appelle Révolution [paru en 2016 aux éditions XO, ndlr]… Je trouve qu’on est dans une époque très difficile à lire, difficile à comprendre. J’imagine qu’il y en a eu d’autres dans le passé, il paraît que l’histoire est faite de moments comme ça, de quarts d’heure auxquels on ne comprend rien. Donc voilà, en ce moment, faire des films ou écrire des romans, c’est les seules choses dont je me sente capable.

Image de couverture : © D.R.

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