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Dix films à voir après le sulfureux « Joker » de Todd Phillips

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Dix pour un. Le ratio peut paraître énorme mais Joker est si riche que pour vivre l’expérience pleinement, on a voulu le comparer avec dix autres films. De Taxi Driver aux Simpson, en passant par News From Home, voici notre sélection des œuvres à voir pour mieux cerner le film de Todd Phillips.

Le Cabinet du Docteur Caligari, Robert Wiene (1922)

Reprenons depuis le début, parce que la généalogie du Joker ne peut se comprendre qu’à travers les prédécesseurs qui l’ont modelé. En 1940, Bill Finger, Bob Kane et Jerry Robinson inventent l’ennemi de Batman. Cet apôtre noir qui terrorise Gotham City est inspiré du personnage de Gwynplaine dans L’Homme qui rit, roman de Victor Hugo sur un artiste de foire défiguré et joué par Conrad Veidt dans l’adaptation de Paul Leni en 1928. Mais comme le note cet article d’IndieWire, c’est une autre performance de Conrad Veidt qui vient à l’esprit en voyant Joaquin Phoenix : celle du Docteur Caligari, dans le chef-d’œuvre expressionniste de Robert Wiene. Même silhouette rachitique, même regard illuminé et prophétique qui suffisent à susciter au détour d’une ombre la panique totale du spectateur.

Le Cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene – Copyright Films sans Frontières

Orange Mécanique, Stanley Kubrick (1971)

Près de quarante ans se sont écoulés mais rien n’a vraiment changé : la représentation de la violence au cinéma fait toujours autant polémique. En 1971, le tollé arrivait avec Orange Mécanique de Stanley Kubrick où un sociopathe viole et tue par plaisir. En 2019, c’est au tour du Joker de susciter de vifs débats. Le reproches sont les mêmes pour les deux films : ils banaliseraient voire justifieraient l’extrême violence de leurs personnages. Une analyse à laquelle goûte très peu Todd Phillips, réalisateur de Joker, qui s’est exprimé sur le sujet dans une interview accordée au Point : « En quoi serions-nous irresponsables, alors que justement dans Joker, la violence a des conséquences terrifiantes et réalistes ? Notre film est tout sauf une célébration de la violence, ça me met profondément en colère. »

Orange Mécanique de Stanley Kubrick

Serpico, Sidney Lumet (1973)

Todd Phillips a potassé son sujet avant de s’attaquer au Joker. Avec son coscénariste Scott Silver et son chef-opérateur Lawrence Sher, il a visionné un tas de films des années 1970, pour se nourrir de l’ambiance criminelle qui régnait au cinéma à l’époque du Nouvel Hollywood. Mais c’est le thriller nerveux et viscéral de Sidney Lumet qu’il revendique comme modèle absolu. C’est vrai que Joaquin Phoenix, en anti-héros solitaire traversant la ville en décombres, a un peu l’allure christique d’Al Pacino, flic obsédé par sa quête rédemptrice. Sauf que leur descente en enfer n’est pas tout à fait la même : l’un a choisi le chaos et l’autre la loi.

Serpico de Sidney Lumet – Copyright Les Acacias

Vol au-dessus d’un nid de coucou, Miloš Forman (1975)

Le sourire carnassier du Joker campé par Joaquin Phoenix vous dit quelque chose ? C’est que ce clown triste, avec sa silhouette émaciée et voûtée (symbole d’un repli face à une société qui ne veut pas de lui) doit un peu aux fossettes de Jack Nicholson (qui a lui-même campé le Joker chez Tim Burton dans Batman (1989)). Tout comme McMurphy, personnage provocateur du film de Miloš Forman qui tente d’échapper à la prison après avoir été accusé de viol en simulant la folie, Arthur Fleck est un raté, un bouc-émissaire psychotique devenu psychopathe. Autant pour la façon dont ils scrutent la démence que pour la performance physique éreintante de leurs acteurs, les deux films entretiennent des liens vertigineux.

Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman – Copyright Warner Bros

Taxi Driver (1976) et La Valse des Pantins (1982), Martin Scorsese

Il y a plusieurs façons d’apprécier le Joker. On en retient deux : on peut s’y perdre comme dans un labyrinthe de références sans essayer d’en sortir, ou jouer à un cluedo cinéphile. Partons sur la deuxième option en décryptant quelques clins d’œil glissés par Todd Phillips. Il y a d’abord le personnage de Robert De Niro, qui interprète dans le film la star de talk-show Murray Franklin – un rôle qui cite ouvertement La Valse des pantins de Scorsese, où De Niro jouait Rupert Pupkin, comédien en herbe obsédé par Jerry Lewis, animateur-télé cynique et vulgaire. Humoriste raté, Arthur Fleck est clairement un avatar moderne de Rupert Pupkin, nourrissant un fantasme destructeur pour le monde médiatique du spectacle. Autre petite référence à Taxi Driver que vous n’avez pas pu louper : lorsque Zazie Beetz (qui incarne Sophie Dumond, une voisine dont Fleck tombe amoureux) mime le célèbre mouvement de pistolet sur la tempe comme pour se tirer une balle de la tête (on l’entendrait presque lancer : « You Talkin’ to Me?« ).

Taxi Driver de Martin Scorsese – Copyright Sony Pictures Television International

News From Home, Chantal Akerman (1977)

Quels sont les liens secrets entre le documentaire autobiographique expérimental et contemplatif de la cinéaste belge, et ce Joker à la sauce indé ? Dans News From Home (1977), Chantal Akerman immortalisait le New-York pâle et désertique des années 1970 en de longs plans-séquence nostalgiques filmant des buildings, tout en lisant d’une voix fragile la conversation épistolaire qu’elle entretenait avec sa mère absente. C’est dans un décor extrêmement similaire que Todd Phillips a posé sa caméra pour raconter le basculement dans la folie de son personnage. En scrutant les rues poisseuses de cette mégalopole sinistre baignée dans une lumière déclinante, le réalisateur transforme la ville-monstre, véritable machine à broyer les êtres, en lieu de naissance du plus grand méchant de l’histoire.

Capture d’écran de News from Home de Chantal Akerman

Un clown à l’ombre (Les Simpson – Saison 1, épisode 12), Brad Bird (1991)

Clown très médiatisé aux cheveux verts, à la chemise violette et au rire particulier, Krusty (de la série Les Simpson) a décidément beaucoup en commun avec le Joker. Et encore plus lorsque lui aussi se fait malfrat en braquant à mains armées la modeste supérette d’Apu, en présence d’Homer Simpson. Les citoyens de Springfield qui l’adulaient font alors s’abattre sur lui des tombereaux de quolibets comme autant de coups de poignard. Il n’y a guère que Bart pour ne pas hurler avec les loups. Flairant le coup monté contre son idole, le jeune gamin décide de mener l’enquête pour réhabiliter Krusty. Chose qui semble totalement hors de propos à Gotham, où le Joker sème la mort…

Capture d’écran de Un clown à l’ombre de Brad Bird (Les Simpson – E1S1)

Monster, Patty Jenkins (2003)

Quatorze kilos. C’est le poids que Charlize Theron a dû prendre pour incarner la tueuse en série américaine Aileen Wuornos dans Monster de Patty Jenkins. Thriller qui doit son aura autant à sa réalisatrice qu’à la performance ahurissante de son actrice. Tout comme Joker pour lequel Joaquin Phoenix s’est délesté de vingt-trois kilos. Deux transformations hors normes pour, non plus jouer mais, être physiquement ces deux marginaux devenant des monstres façonnés par une société qui les humilie (une prostituée agressée par ses clients et un humoriste raté dont on se moque à la télé). Monster et Joker sont deux manifestes montrant que le mépris social ne peut qu’engendrer de la violence.

Monster de Patty Jenkins – Copyright Metropolitan FilmExport

The Dark Knight, Christopher Nolan (2008)

Joaquin Phœnix ne pouvait pas y couper. Son incarnation du clown au sourire de sang a forcément été comparée à celle d’Heath Ledger, devenu par son jeu mais aussi pour son destin tragique (l’acteur est mort l’année où le film est sorti) une référence dans la mythologie du Joker. Le sien terrifiait en empereur du mal d’un Gotham déjà gangrené par un crime qu’il a su organiser. Il était déjà fou et intrinsèquement violent mais aussi stratège, cynique et monstrueusement charismatique. Revoir cette performance phénoménale permet assurément d’apprécier les nuances qu’apporte Joaquin Phoenix, très convaincant en clown fragile et désarticulé.

The Dark Knight de Christopher Nolan – Copyright Warner Bros.

A Beautiful Day, Lynne Ramsay (2017)

Todd Phillips n’est pas le premier à avoir repéré la rage intérieure de Joaquin Phœnix. Avant lui, Lynne Ramsay avait déjà perçu ce potentiel pour transformer l’acteur en cocotte-minute prête à exploser dans A Beautiful Day. Néanmoins, la violence n’est pas traitée de la même façon dans les deux films. Si celle du Joker est, comme on l’a dit, revancharde et exubérante, celle de Joe – le personnage de Phoenix chez Ramsay –, est froide et libératrice. Ce vétéran de guerre brisé s’arme d’un marteau pour sauver une jeune adolescente laissée aux mains d’un réseau de prostitution. Sa violence rédemptrice le fait revenir vers le monde des vivants, alors que celle du Joker le fait descendre vers les ténèbres.

A Beautiful Day de Lynne Ramsay – Copyright SND

Image : Joaquin Phoenix dans Joker de Todd Phillips – Copyright 2019 Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved. TM & © DC Comics / Niko Tavernise

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