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[Décryptage] Comment de lointaines traditions musicales modifient-elles la pop française ?

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Ces dernières années, le public occidental a montré un intérêt grandissant pour des propositions « outernationales » associant musique pop et sonorités orientales, arabes, turques, indiennes. Du revival psychédélique turc orchestré par les Hollandais d’Altın Gün au mélange de techno et de mélodies orientales d’Acid Arab, comment de lointaines traditions musicales modifient-elles la pop d’ici ? Petit état des lieux hexagonal, avec Acid Arab.

En France, trente ans après la reprise ironique de «Douce France» par le groupe de Rachid Taha, Carte de séjour, les mélodies et les rythmes du Maghreb, d’Afrique et du Moyen-Orient infusent désormais profondément la musique populaire, comme le reggae et le dub jamaïcains ont transformé la pop anglaise (de The Clash au grime, en passant par le post-punk). L’afro-trap du jeune rappeur MHD marie ainsi azonto du Ghana et du Nigeria, trap d’Atlanta et hip-hop français, quand les glissandos vocaux de PNL, permis par l’Auto-Tune, évoquent les traditions musicales arabes et leurs mélismes sinueux, filtrés par la technologie et le spleen urbain. Ailleurs, ce sont les mots africains («s’enjailler» ou «djo», venus de l’argot ivoirien) ou arabes («belek», «attention»; la «hess», la «mouise») qui entrent dans le langage courant, quoique crypté, des amateurs d’Aya Nakamura ou de PNL.

CLUBBING DZ

«“Jdid”, en arabe, ça veut dire “neuf, nouveau”. Dans le bassin méditerranéen, c’est un mot qui revient souvent: tu as des baskets neuves, elles sont jdid, explique Hervé Carvalho, du projet électronique parisien Acid Arab. Intituler ainsi notre nouvel album, avec un mot arabe qui est entré dans l’argot français, c’est une manière de montrer la réalité du mélange social et linguistique aujourd’hui en France.» Après un premier album en 2016, dont le titre, Musique de France, pointait déjà la vision d’une identité nationale considérée par certains comme «blanche et catholique», le collectif mené par les DJs Hervé Carvalho et Guido Minisky affine ici son irrésistible mix de musiques électroniques et de sonorités arabes et moyen-orientales. Devenu un véritable groupe avec l’arrivée des producteurs Pierrot Casanova et Nicolas Borne et du claviériste algérien Kenzi Bourras, Acid Arab offre un album aussi varié que cohérent. Nourri par la culture algérienne de son claviériste, de l’incantation chaoui «Staifa», habitée par la voix de Radia Menel, au raï mélancolique de «Malek Ya Zahri», chanté par Cheikha Hadjla, en passant par une balade nocturne et synthétique avec le nouveau prince du raï Sofiane Saidi, la géographie d’Acid Arab s’étend jusqu’au dabke irako-syrien, aux chants du Sahel des Filles de Illighadad, ou aux caves gothiques d’Istanbul, en compagnie du chanteur turc Cem Yıldız.

TECHNO MONDIALE

Album de rencontres, donnant à découvrir aux danseurs français des musiques différentes, si loin, si proches, Jdid est cependant d’abord cimenté par une production électronique (house, acid-house, techno) efficace, puissante, directement adressée au dancefloor, reflétant les origines clubbing du projet, et les influences (de Muslimgauze à Paranoid London, de Spiral Tribe à Four Tet) de ses membres. Dans leur studio, devant une affiche du groupe industriel anglais Throbbing Gristle, Pierrot Casanova défend leur approche: «On sait ce qu’on apporte et où on en est par rapport à notre culture. Mais on ne veut pas s’inventer musiciens orientaux. Parce que, tout simplement, on ne sait pas faire. Par exemple, on ne saurait pas reproduire ce que fait Ammar 808 [Musicien tunisien mariant boîte à rythmes TR-808 et chants traditionnels du Maghreb, ndlr]. Si on prend tous les éléments séparés de ses prods, on a l’impression que rien n’est calé. Mais quand tout est ensemble, il y a un groove de fou. C’est très compliqué de faire groover de cette manière-là.»

Selon Hervé Carvalho, «on est toujours soucieux de ne pas utiliser ces musiques comme ornementation, décor, cliché», et, plutôt que d’imiter les musiciens orientaux, le quintet préfère donc proposer des collaborations («au sens noble du terme», souligne Guido Minisky) pour permettre un «mélange, pas un collage» (selon Pierrot Casanova), sans appropriation ni exclusion, mais incorporant en une même transe les cultures de chacun, pour finalement offrir une sorte d’utopie de musique mondialisée. Selon Guido Minisky, «les retours que nous font les gens à l’étranger, c’est: “Merci de réconcilier la musique qu’on aime avec la musique de nos parents, de nos racines.” Tous les jeunes écoutent de la musique actuelle occidentale. Du coup, on paraît parfois presque trop traditionnalistes pour eux: “Pourquoi ces mecs s’intéressent-ils à la musique du mariage de ma cousine?”».

NEXT GEN

En France, d’autres groupes émergent mariant pop, electro, hip-hop et recherche des racines, retour aux origines : au sein du jeune duo Mauvais Œil, la chanteuse Sarah, bercée par Cheb Hasni et Britney Spears, chante en arabe comme une langue réappropriée, sur des productions électroniques lancinantes et des accords de saz électrifiés ; au croisement du châabi et de l’electro, un autre duo, Taxi Kebab, mêle bouzouki, dialecte marocain et instrumentaux psychédéliques ; Johan Papaconstantino pose la mélancolie du rébétiko sur des productions electro et hip-hop; entre transes et traditions, les Parisiens Ko Shin Moon inventent des paysages sonores hybrides et bigarrés : «acid-dabke, disco gréco-turque, raï cosmique, molam-new-beat»… Cette liste de projets musicaux faisant le pont entre Orient et Occident n’est pas exhaustive, mais tous ont à cœur de trouver l’équilibre entre ces deux pôles, en en préservant les caractéristiques. Ils reflètent ainsi la diversité culturelle qui, en actes, infuse la société française via les playlists Spotify et les clips YouTube, et changent en profondeur, sans doute plus qu’aucun discours, les mentalités et les perceptions.

«Jdid» d’Acid Arab (Crammed Discs)

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