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[CRITIQUE] « Antoinette dans les Cévennes » : anatomie d’une émancipation

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La géniale Laure Calamy trouve enfin un premier rôle à sa mesure dans cette comédie d’émancipation d’une grande drôlerie, signée Caroline Vignal (Les Autres Filles, sorti en l’an 2000). L’actrice y campe une randonneuse en pleine crise existentielle, accompagnée d’un âne bougon nommé Patrick.

Vingt ans que l’on n’avait pas de nouvelles de Caroline Vignal. Tout juste vingt ans depuis Les Autres Filles, beau premier long métrage et coming-of-age movie capillaire (la petite Solange y était apprentie coiffeuse) dans lequel la cinéaste capturait avec une grande justesse les courants contraires de l’adolescence. Aujourd’hui, la nouvelle héroïne de Vignal – qui s’est, durant ces années, éloignée de la réalisation mais jamais de l’écriture, notamment pour la radio et à la télévision – est une adulte. Mais elle est, elle aussi, au tournant de quelque chose. Apprenant que son amant, et père de l’une de ses élèves de primaire, est obligé d’annuler leur projet de vacances à deux pour partir en famille vers les hauteurs des Cévennes, Antoinette décide de le suivre.

Antoinette dans les Cévennes : Photo Benjamin Lavernhe, Laure Calamy

Le plan a tout d’une conspiration machiavélique, mais l’amoureuse ne traverse pas la France pour se venger ; simplement son cœur, volontairement incontrôlé, l’y pousse. Pas de temps pour les ruminations : en un plan, la voici propulsée de sa salle de classe au grand air de la montagne. Dès ses premiers instants, après une séquence d’ouverture musicale drôle et tendre (alliage qui vaut ici comme valeur morale d’un long métrage jamais ricanant), le film annonce qu’il ne sera pas cette comédie d’adultère vaudevillesque que ses apparences légères prédisaient. Maître dans l’art du décalage, du pas de côté, il ne cesse de se dérober subtilement à son programme (la question de l’amant est vite évacuée), tout en épousant les codes et les motifs de la comédie américaine (cachotteries, succession de gags et rires francs).

Antoinette dans les Cévennes : Photo Laure Calamy

Il en va de même pour son actrice, géniale Laure Calamy que l’on retrouve enfin au premier plan d’un film qui sait la regarder avec la mémoire de ce qu’elle a beaucoup été au cinéma (Un monde sans femme, Ava, Sibyl) et à la télé (la série Dix pour cent) – jeune adulte un peu paumée, amoureuse éconduite, excentrique gentille ou énervée – sans jamais la réduire à un ersatz rigolo. On la retrouve comme on la connaît, avec l’émotion particulière des retrouvailles, mais aussi avec une profondeur et une émotion nouvelle. Elle est de tous les plans, triste ou gaie, travestie, le temps de cette farfelue manigance, en apprentie randonneuse accompagnée d’un âne désobéissant nommé Patrick (ça ne s’invente pas).

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MONDE RÊVÉ

De cette cohabitation d’abord houleuse puis extrêmement affectueuse avec l’animal (elle est là, la grande histoire d’amour), le film de Caroline Vignal tire quelques-uns de ses plus savoureux moments, entre pétage de câble, thérapie (c’est une fois qu’elle confesse à Patrick l’histoire de sa vie que celui-ci accepte de marcher) et moments d’extases nés de la contemplation des paysages. Imprégné du Voyage avec un âne dans les Cévennes de Robert Louis Stevenson, où la marche se fait quête de soi et devient le remède aux déchirures du cœur, le film se défait, en cours de route, de son attirail comique pour s’abandonner à cet horizon métaphysique.

Antoinette dans les Cévennes : Photo Laure Calamy

Antoinette, elle aussi, mue. D’incongrue poétique du village (dans les Cévennes, son histoire est sue de tous et se chuchote à l’oreille comme une légende), la voilà devenue, le temps d’un plan de nuit la montrant perchée sur son âne, reine d’un royaume hédoniste. Car c’est aussi un monde rêvé, presque fantastique (une nuit onirique passée dans les bois), avec son lot d’âmes bienveillantes (sage Marie Rivière revenue de son Rayon vert), qui finit par apparaître à nos yeux, un monde qui balaye l’ancien (celui de la possession de l’état amoureux) pour s’ouvrir à un nouvel érotisme, aux traits changeants, ceux d’un gentil motard, d’une belle cow-girl ou d’un jeune garçon timide et souriant.

3 QUESTIONS À CAROLINE VIGNAL

Comment est né le film ?

Il est inspiré du voyage dans les Cévennes que j’ai fait il y a dix ans et qui a été un choc. À l’époque, je n’étais pas dans l’optique de réaliser à nouveau. Quand j’ai été prête, c’est ce qui s’est imposé à moi. J’ai travaillé comme scénariste entre-temps, mais le désir de ce film était un vrai désir de cinéma. Quand je me suis demandé quelle histoire raconter pour filmer ces lieux, j’ai pris le livre de Stevenson. Il m’a servi de canevas.

C’était une évidence de raconter cette histoire d’un point de vue féminin ?

Oui, je ne me suis même pas posé la question. J’ai mis dans un shaker le livre de Stevenson et Le Rayon vert d’Éric Rohmer, film fétiche. J’écris toujours à la première personne, même quand ça n’est pas autobiographique.

D’autres personnages féminins ou comédiennes ont-ils nourri l’écriture du film ?

Je ne pense jamais à des acteurs ou actrices en écrivant. Je ne visualise pas les personnages, je les écris de l’intérieur. Ce sont plus des genres, des films qui m’inspirent. J’ai pensé, par exemple, à Blanche-Neige, à La Revanche d’une blonde, à Stromboli… Ce qui m’a beaucoup amusée avec le livre, c’est que l’histoire  entre Stevenson et son ânesse c’est celle des comédies romantiques et des buddy movies. Par moments, je me disais : Patrick, c’est Jack Lemmon dans La Garçonnière.

Antoinette dans les Cévennes  de Caroline Vignal Diaphana (1 h 35),sortie le 16 septembre

Images : © Julien Panié / CHAPKA FILMS / LA FILMERIE / FRANCE 3 CINEMA

 

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