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"Suzanna Andler" : de Jacquot à Duras

  • Quentin Grosset
  • 2021-05-31

Ancien ami et assistant de Marguerite Duras (sur ses magnifiques films Nathalie Granger, La Femme du Gange et India Song), Benoît Jacquot adapte la pièce Suzanna Andler de l’audacieuse cinéaste, dramaturge et écrivaine avec l’élégance de la modestie. Prenant le texte comme une partition à suivre fidèlement, il sublime celui-ci en l’offrant en cadeau à deux acteurs intenses, Charlotte Gainsbourg et Niels Schneider.

Cette adaptation de Suzanna Andler (1968) par Benoît Jacquot paraît de prime abord un peu sage par rapport à la manière irrévérencieuse dont l’écrivaine et cinéaste avait réinvesti sa propre pièce dans son film Baxter, Vera Baxter (1977)… Elle racontait peu ou prou la même histoire – celle d’une femme du monde perdue dans une villa immense et vide, hésitant à la louer, ne sachant plus où donner de la tête entre son mari infidèle et son jeune amant.

Mais elle la réinterprétait avec audace – on se souvient notamment qu’elle avait comme tiré un trait sur certains personnages (le mari et l’amant n’existaient qu’à travers le discours de l’héroïne) et qu’elle avait monté sur les images une mélodie incessante, harassant le spectateur jusqu’au vertige voire l’hypnose, qui signifiait tout le tumulte intérieur de la protagoniste.

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Pourtant, c’est toute la beauté du film de Benoit Jacquot que de s’approprier le texte de Duras avec passion mais sans faire de vagues, avec juste la volonté de lui donner plus de corps, plus d’écho. Pour cela, sa mise en scène confine au plus juste dépouillement – comme pour dépeindre à cru la douleur amoureuse de cette Suzanna Andler, la délestant de toutes les contingences et tous les fards liés à sa fortune et à sa situation de femme bourgeoise des années 1960.

Ainsi, quelques lieux seulement sont bien circonscrits : la villa, son téléphone près du canapé, l’horizon embrumé et bouché du balcon, la plage en contrebas plongée dans la grisaille.

Et au centre de cette scène bien terne, deux acteurs principaux au jeu dense, précis, qui électrisent tout, Charlotte Gainsbourg en Suzanna Andler, et Niels Schneider en jeune amant. Les gros plans amoureux de Jacquot traquent leur moindre frémissement alors que tous deux semblent habités par la musique durassienne, aussi atone que follement sentimentale.

Si Benoît Jacquot a souvent dit qu’il considérait ses films comme des cadeaux qu’il fait à ses actrices et acteurs, celui-là est donc un beau présent – mais pas seulement pour eux. C’est aussi, de Jacquot à Duras, l’hommage qu’un assistant adresse à son ancienne mentor et amie, aussi humble qu’éperdu.

Suzanna Andler de Benoît Jacquot, Les Films du Losange (1 h 31), sortie le 2 juin

Image : Copyright Les Films du Losange

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