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"Katia et Maurice Krafft ont touché l’incroyable" - Sara Dosa, réalisatrice de Fire of Love

  • Léa André-Sarreau
  • 2022-07-17

Pendant plus de vingt ans, le couple de volcanologues français composé par Katia et Maurice Krafft a parcouru les cratères les plus dangereux, caméra à la main. Inspirée par leur style ludique et pédagogique, Sara Dosa retrace l’histoire de cette passion dévorante, à travers les archives démentes laissées en héritage par ces scientifiques disparus en 1991, lors d’une éruption.

Rencontre à Paris avec la réalisatrice, juste avant la projection en plein air de ce film d'amour fou, dans la spectaculaire Cour carrée du Musée du Louvre. Fire of Love faisait l'ouverture du festival Cinéma Paradiso Louvre et a été suivi par un concert fascinant du musicien Nicolas Godin, moitié de Air et compositeur de la musique de Fire of Love.

Comment avez-vous découvert le travail de Maurice et Katia Krafft ?

Sara Dosa: Le tournage de mon précédent documentaire, The Seen and the Unseen (2017), se déroulait en Islande, pays insulaire marqué par une forte activité volcanique. En cherchant des modèles d’éruption, nous avons découvert les archives en 16mm des Krafft.

Très vite, on a compris que ce couple amoureux des volcans portait en lui quelque chose de très philosophique, d’humoristique, qui ferait un fabuleux sujet de film.

Comment donne-t-on forme à une telle quantité d’images ?

Trouver une architecture à ces centaines d’heures de rushs à disposition, c’est devenu un challenge humain – surtout parce que ces images sont tellement impressionnantes qu’elles se suffisent à elle-même.  Dès le départ, nous étions séduits par l’idée d’écrire une histoire d’amour. Ce cadre nous a servi de guide, de fil rouge pour sélectionner.

Dans un des nombreux livres qu’il a écrits, Maurice dit : « Entre Katia et les volcans, c’est une grande histoire d’amour ». Je dirais que nous avons essayé de traduire, d’adopter par les images le langage amoureux des volcans : les étincelles de feu quand on rencontre quelqu’un pour la première fois, l’ébullition dans le ventre, les sensations physiques qui accompagnent la naissance d’un sentiment…

En quoi votre formation d’anthropologue vous a-t-elle aidé à appréhender ce couple de volcanologues, sans tomber dans le voyeurisme ou la curiosité mal placée ?

Dans mon cursus, j’ai beaucoup travaillé sur la façon dont les êtres humains aiment donner du sens aux choses, fabriquent des significations. Forcément, en tant que cinéaste, j’aime aussi mettre en évidence les liens que les humains tissent avec la nature. Katia et Michel savaient à quel point la nature peut être une chose puissante. Ils utilisaient la caméra pour communiquer la sensibilité de la terre, en révélant ce que les volcans ont d’esthétique, de cinégénique, de photographique.

L’anthropologie m’aide aussi à m’interroger sur l’articulation entre l’écologie, la politique, les relations aux autres – autant de thèmes que l’on retrouve dans le travail des Krafft, pour qui les volcans étaient chargés, contre toute attente, d’une dimension humaniste.  L’important, c’était de ne pas juger Michel et Katia. Nous les adorons, les respectons, et c’est leur état d’esprit qui a guidé notre film.

À LIRE : Notre critique de FIRE OF LOVE

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« Je ne suis pas un cinéaste » affirme Michel. Cette phrase est ironique, quand on voit à quel point il aimait cadrer, zoomer, dispatcher des effets romanesques… Est-ce que les Kraft étaient autant metteurs en scène que scientifiques ?

Absolument ! Ils étaient des cinéastes brillants. Ils sont largement réputés pour leur apport scientifique, j’ai l’espoir qu’ils le soient aussi pour leur art. Il se dégage de leur regard une grande sensibilité. J’ai vu ces rushes des milliers de fois, et chaque fois je me demande comment ils ont pu donner à leurs images cette dimension fictionnelle, esthétique.

Je pense qu’ils étaient très intelligents et joueurs – ils savaient qu’ils étaient bons dans ce qu’ils faisaient, mais leur ultime plaisir, c’était de vivre près des volcans et d’observer les éruptions. La photographie et le cinéma étaient des outils pour poursuivre ce mode de vie. Vendre des livres, faire des conférences dans le monde entier leur a permis de financer ces aventures, tout en contribuant à la science.

La réalisatrice Sara Dosa lors de la projection de son film Fire of Love (représenté à l'international par la société mk2 qui édite TroisCouleurs), lors de la soirée d'ouverture du festival Cinéma Paradiso Louvre. (photo de Cédric Canezza)

Les Kraft avaient 20 ans au moment de la Nouvelle Vague. Pensez-vous que leur style en soit inspiré ?

Oui, nous l’avons tout de suite remarqué. Leur rapport fusionnel aux mots, leur façon de tenir des carnets à la première personne, dans un style très littéraire, évoque la narration des films de Truffaut. Erin Casper et Jocelyn Chaput, les monteurs, se sont inspiré du montage par analogie de la Nouvelle Vague, beaucoup utilisé par Jean-Luc Godard.

Les films de la Nouvelle Vague parlent d’existentialisme, de triangles amoureux – or Katia et Maurice se questionnent sur le sens de leur quête, vivent une sorte de triangle amoureux avec les volcans…Les Krafft semblent avoir absorbé le paysage culturel de l’époque. Cette parenté a influencé le style de notre documentaire, que nous ne voulions pas académique. C’est aussi une façon de montrer que les Krafft avaient conscience d’inscrire leurs archives dans la postérité, d’écrire leur propre mythe.

Le film a été projeté en plein air et en public dans la Cour carrée du Musée du Louvre pour une séance en avant première. (photo de Cédric Canezza)

Vous faites souvent alterner au montage des images lyriques et abstraites de volcans avec des scènes plus quotidiennes de repas, d’attente. Pourquoi ?

Il fallait donner une existence concrète aux volcans, montrer ce que le mode de vie des Krafft pouvait avoir de fou. Michel a cette phrase mémorable dans le film : « Si je pouvais manger des pierres, je ne descendrais jamais des volcans ». Il voulait réellement faire du sommet des cratères leur maison. En montrant ces images de la banalité du quotidien, nous espérions montrer à quel point leur cadre de vie de tous les jours était magistral, spectaculaire.  

« Le fou est celui qui a tout perdu, sauf la raison ». Comment cette phrase de Nietzsche, citée dans le film, éclaire selon vous la personnalité des Krafft ?

Cette phrase cristallise la philosophie de Maurice. Il avait conscience que son mode de vie pouvait choquer, que certaines personnes le trouvaient fou. Être si près de forces destructrices, c’était sa façon de se sentir en vie, de donner du sens à l’existence,. Il n’y a pas de logique, de raison derrière tout ça, seulement un pur sentiment, une quête de sens.

D’après les collègues français de Katia que nous avons interrogés, elle était un peu différente. Elle était courageuse, mais elle se disait qu’elle voulait voir tous les volcans avant de mourir. C’est comme si Katia voulait d’une relation à long terme, alors que Maurice était excité par l’immédiateté.

La projection du film a été suivie d'un live de Nicolas Godin, compositeur de la musique du film. (photo de Cédric Canezza)

Votre documentaire expose aussi l’attrait pour le danger qui motive les Krafft. Comment comprenez-vous cette pulsion de mort ?

Le spectacle d’un volcan en éruption, c’est une expérience qui se rapproche du sublime, avec ce mélange de terreur et d’éblouissement. J’en ai vu un l’an dernier en Islande, et pour moi, cela ressemble à ce que les gens décrivent comme une expérience religieuse divine. Au-delà de la recherche scientifique, il y a le désir de percer un mystère insondable, que l’on sait inaccessible. Katia et Maurice savaient qu’ils ne perceraient pas ce secret, mais il les a conduits à rencontrer des gens, à produire du sens, à toucher l’incroyable.

Le public du live de Nicolas Godin dans la Cour carrée du Musée du Louvre. (photo de Cédric Canezza)

 Vous ne cherchez pas à reconstituer la vie des Krafft, ni à combler les lacunes biographiques, mais plutôt à cerner leur vérité intérieure. Comment s’y prend-on ?

En observant attentivement ce qu'ils ont laissé derrière eux, sous la forme d’images, d’écrits, en questionnant leurs proches pour saisir leurs nuances et leur complexité. En recueillant des souvenirs auprès de Bernard, le frère de Maurice, qui nous a aidé à savoir si notre histoire était exacte. Il fallait faire un film factuel, mais il devait aussi incarner une vérité supérieure, capturer l’expérience subjective de Katia et Maurice. Il y a certaines choses que Maurice et Katia ont senti, qui ne sont pas des faits. Par exemple, au moment du mixage, Erin Casper a rajouté des bruitages, des sons de "dinosaures", car les Krafft parlent souvent des volcans comme des monstres, des bêtes sauvages. La monstruosité des volcans, ce n’est pas factuel, mais c’est vrai. Il fallait jouer avec cette donnée métaphorique.

Pourquoi avoir fait le choix d’une voix off ? Et pourquoi Miranda July ?

Les archives 16 mm étaient incroyables mais limitées, car sans son. Il y avait des lacunes biographiques, donc nous avions besoin d'une sorte de véhicule narratif pour accéder à l’intériorité des Krafft, structurer l’intrigue. Leur philosophie, leur humour, beaucoup de choses ne pouvaient pas passer que par les images.

La narration ludique de Masculin Féminin de Jean-Luc Godard m’a beaucoup aidée. Il fallait que cette voix-off soit curieuse, qu’elle esquisse des pistes plutôt qu’elle impose des déclarations, pour refléter les questionnements – souvent sans réponse – de Maurice et Katia. Nous ne pouvions pas faire comme si vous savions tout, ou que nous pouvions répondre à la place de Maurice et Katia. Nous espérons que la narration laissera de la place à l’imaginaire du spectateur, pour qu’il puisse combler les vides…

Quant à Miranda July, j’adore son travail, qui porte sur l'étrangeté de la vie, la richesse fragile des relations humaines, qu'il s'agisse d'une relation d'un instant ou de toute une vie. C’est une observatrice très fine de l'humanité. Elle est à la fois capable de communiquer quelque chose de très intime et d’universel. Sa performance apporte une curiosité pince sans rire, une force et une sagesse dont je lui suis extrêmement reconnaissante.

Maurice et Katia Krafft (image extraite du film)

Votre précédent documentaire, The Seer and the Unseen, était un portrait de Ragnhildur ‘Ragga’ Jónsdóttir, une voyante islandaise persuadée de communiquer avec les elfes. Les Krafft partagent avec elle une croyance presque magique en une nature animiste. Est-ce un hasard ?

Pas tout à fait ! Je suis fascinée par la façon dont les humains interprètent la nature par le prisme du langage, de l'allégorie, du mythe. Dans Fire of Love, ce canal d’expression est d’abord scientifique, mais aussi visuel et spirituel : Katia et Maurice mettent en scène leur amour, lui donnent littéralement corps à travers une imagerie. Ils offrent aussi une postérité à cette puissance rebelle de la Terre. Nous vivons une époque où notre planète est attaquée, en pleine crise climatique. J'ai donc l'impression que leur travail peut faire partie de ces conversations sur le pouvoir de la Terre à un moment où nous avons vraiment besoin.

 

(Image extraite du film)

Votre film montre que Maurice et Katia s’étaient construit une personnalité afin de parler au grand public. Qui étaient-ils derrière cette image ?

Ils étaient très doués pour se mettre en scène dans les médias, non pas de façon inauthentique, mais parce qu’ils connaissaient l’utilité de leur image publique. Elle leur a servi à révéler leur don pour la pédagogie. Grâce à eux, le public et les gouvernements ont été sensibilisés aux dangers des volcans, ont intégré les politiques de prévention et d’évacuation.

Si vous pouviez poser une question aux Krafft aujourd’hui, ce serait quoi ?

Selon moi, ils ont vécu sans regrets. Ce que m’ont confirmé leurs amis et collègues. Mais j’aimerais leur poser la question pour en avoir le cœur net ! J’aimerais aussi connaître leur film préféré, leur chanson préférée... Il existe un étrange sentiment, qui nous rend proches d’eux, et en même temps, nous ne savions rien de leur relation sentimentale. Nous nous sommes faits à l’idée que c’est un mystère – tout comme ils avaient accepté de ne pas tout connaître des volcans. 

Fire of Love, de Sara Dosa (1h33)
Documentaire. mk2 Films, CGR Events.
En salles le 14 septembre.

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