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Bernard Menez, bilan d’étape

  • Laura Tuillier
  • 2014-02-12

« Vous voyez, avant j’habitais cet immeuble que l’on voit par la fenêtre. Et encore avant, dans le même quartier, mais au rez-de-chaussée, dans une chambre de 15 m2 ». Aujourd’hui, Bernard Menez nous reçoit au huitième et dernier étage d’un immeuble moderne du XVe arrondissement qu’il n’a jamais quitté depuis son arrivée à Paris, alors jeune débutant cherchant à se hisser sur les planches parisiennes. De cette époque, après quelques années passées à enseigner la physique-chimie à des collégiens, il garde le souvenir d’avoir galéré : « Je n’arrivais pas à percer et, comme à l’époque le Canada incitait les jeunes à immigrer, j’avais pris un billet d’avion pour tenter ma chance à Montréal. » Une semaine avant la date du départ, son agent lui propose de rencontrer Jacques Rozier, qui évolue alors dans les marges de la Nouvelle Vague et recherche un jeune homme « dans son style » pour Du côté d’Orouët. La veille du départ, le réalisateur rend son verdict, Bernard Menez annule son billet et, une semaine plus tard, le voilà sur le tournage de ce qui deviendra un film de vacances culte et inaugurera son personnage d’échalas maladroit et tendre, distrait et dragueur.
Quarante ans plus tard, Bernard Menez a gardé son flegme étourdi, et son immense nez pointe toujours, alerte et volontaire. Dans Le Quepa sur la vilni !, le deuxième moyen métrage de Yann Le Quellec (Je sens le beat qui monte en moi), Bernard Menez se lance dans une aventure sportive et collective avec l’entrain d’un damoiseau. Il incarne André, un ancien facteur (un métier qu’exerçait son père) qui, sur ordre du maire, doit reprendre du service pour une équipée à vélo crevante et fantaisiste. « Le côté sportif de l’affaire ne me faisait pas peur. J’ai beaucoup pratiqué le vélo, à 10 ans il m’arrivait de faire des centaines de kilomètres en une journée, dans les Pyrénées. J’ai même été la mascotte de l’équipe de France aux championnats du monde de cyclisme sur route de 1993 à Oslo. D’ailleurs c’est moi qui ai convaincu Bernard Hinault d’apparaître dans le film. » On trouve ainsi, embarqués pêle-mêle dans ce tour de piste bucolique et libertaire, non seulement le quintuple vainqueur du Tour de France dans son propre rôle, mais également le chanteur Christophe, qui campe un maire cinéphile désireux de rouvrir le cinéma du village. Un bain de jouvence que Bernard Menez a gaiement partagé avec ces deux anciennes gloires et une troupe de comédiens tout juste sortis du conservatoire ; et qu’il prolonge dans Tonnerre, le premier long métrage de Guillaume Brac, qui le voit pédaler de nouveau, cette fois sur les routes bourguignonnes et en compagnie de Vincent Macaigne, la coqueluche du jeune cinéma français. Père et fils à l’écran, ils vivent ensemble un hiver qui redéfinit leur relation. « Vincent est torturé, un peu chien battu, un peu sauvage. Je le comprends, ça me ressemble pas mal. Et puis j’avais en face de moi l’acteur fétiche de Guillaume Brac, c’est ensemble qu’ils ont commencé à faire des choses importantes. Ça me rappelle la relation que j’ai pu avoir avec Jacques Rozier. » Une immense affiche de Maine Océan, le cinquième long métrage de Rozier, réalisé en 1986, trône d’ailleurs dans l’entrée, juste à côté de celle de Pleure pas la bouche pleine de Pascal Thomas, l’autre grand soutien de Bernard Menez.

NOUVELLE VAGUE ET NANARS

Le vaste appartement, avec vue imprenable sur la tour Eiffel et grand balcon fouetté par les vents, est un improbable repaire. Bernard Menez, avec une ferveur touchante, un brin midinette, a même encadré des photos de lui sur la Croisette en compagnie de Penélope Cruz, de Sharon Stone ou de Claudia Schiffer. Et au-dessus du piano sont encadrées, joyaux de sa collection, deux émouvantes lettres que François Truffaut a écrites à Bernard Menez et à sa femme pour leur mariage auquel il ne pouvait pas assister. « François Truffaut avait vu des rushes de Du côté d’Orouët et il a voulu me rencontrer. Il m’a présenté son projet pendant dix minutes et c’était fait, j’avais le rôle de l’accessoiriste dansLa Nuit américaine », s’exclame le comédien, avec l’air de ne toujours pas en revenir. L’année 1973 marque un début de carrière sur les chapeaux de roue, puisqu’elle le vit tourner avec Jacques Rozier, François Truffaut, Pascal Thomas et décrocher un petit rôle dans La Grande Bouffe de Marco Ferreri.
Une incursion dans le cinéma populaire qui va déterminer la singularité de la carrière de Bernard Menez. Car si Yann Le Quellec et Guillaume Brac sont, à son avis, « admiratifs des films de Jacques Rozier et de son côté Nouvelle Vague », l’acteur est également très célèbre dans le milieu du « nanar ». Le site Nanarland lui consacre d’ailleurs une page biographique, et à égrener les titres de sa filmographie (La Frisée aux lardons, Le Chaud Lapin, Tendre Dracula…), on réalise que son personnage de gentil étourdi a navigué avec aisance du film d’auteur à la comédie populaire. Faisant fi des clivages culturels, Bernard Menez a aussi réussi, dans les années 1980, une incursion à la télévision, dans la sitcom drolatique Vivement lundi ! (qui vit débuter Élie Semoun) et, surtout, une conversion inattendue à la chanson de variétés tendance pantalonnade, dont Jolie poupée reste le titre phare. Le disque d’or de 1984 est accroché au salon. Bernard Menez le pointe fièrement du doigt : « C’est vraiment cette chanson qui fait qu’aujourd’hui encore on me tape sur l’épaule dans la rue ! »

TATOUNE ET PAËLLAS

Confessant qu’il n’a jamais eu de plan de carrière et qu’il lui reste malgré tout quelques regrets (« ne pas avoir tourné avec Claude Sautet ou André Téchiné, les grands de ma génération »), il évoque l’unique fois où, sa timidité vaincue, il est entré dans la loge de Louis de Funès pour lui proposer ses services. « Je savais qu’il s’apprêtait à tourner L’Avare, je suis allé le voir dans sa loge et lui ai demandé si je pouvais jouer le rôle de La Flèche. Il a dit oui immédiatement ! J’aurais dû faire ça plus souvent… » Électron libre, acceptant les rôles au gré du vent, Bernard Menez a mené une carrière haletante, allant jusqu’à pousser la porte de la Comédie-Française, en 1991. « J’ai même joué Shakespeare avec Tatoune ! » Tatoune, c’est le charmant yorkshire qui suit bien attentivement l’interview, lové contre la cuisse de son maître. En 2005, le metteur en scène Marc Feld vient répéter avec Bernard Menez La Répétition des erreurs, chez lui. Il découvre Tatoune, qu’il décide d’inclure dans le spectacle. « Il avait une petite collerette élisabéthaine, il était très bien. »
Depuis peu, Bernard Menez semble être redevenu l’idole d’un jeune cinéma français qui, dans ses façons, rappelle la bande de copains de la Nouvelle Vague. « J’ai fait une paella il y a quelques mois, avec Guillaume Brac, Yann Le Quellec et des gens qui ont participé à leurs films. Vincent Macaigne et Jacques Rozier nous ont rejoints plus tard dans la soirée. Vers 1 heure du matin, Christophe m’appelle en me demandant s’il est toujours temps de passer. Il est arrivé, il s’est mis au piano, il nous a chanté Les Paradis perdus, que l’on entend à la fin du film de Yann. » Du haut de sa tour du XVe, mais de façon très démocratique, Bernard Menez veille ainsi sur ce petit monde qui voit en lui l’un des derniers phares de l’insouciance fougueuse des seventies.


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