
Depuis dix ans, l’actrice Nastassja Kinski demande qu’une scène de nu tournée en 1975, lorsqu’elle avait 13 ans, soit retirée du film Faux Mouvement, réalisé par Wim Wenders. Dans cette scène, elle apparaît vêtue d’une culotte, avant que son partenaire, un homme adulte, ne s’allonge sur elle et la gifle. Nastassja Kinski confie que la scène l’a toujours mise « mal à l’aise ». « Wim Wenders ne m’a pas protégée » a-t-elle aussi déclaré en 2024 sur RTL.
Qu’en dit Wim Wenders ? Le réalisateur a d’abord déclaré que couper la scène au montage « créerait un précédent » dangereux pour le cinéma. Avant d’annoncer, le 3 juin dernier, sur son compte Instagram, qu’il retirait son film de la diffusion. Le réalisateur a présenté ses excuses à l’actrice, assurant qu’un large dialogue allait être entamé pour trouver « des modes de traitement appropriés pour les œuvres cinématographiques controversées du XXᵉ siècle. » Le film sera de nouveau rendu visible une fois qu’un accord avec Nastassja Kinski aura été trouvé.
Mais est-ce déjà arrivé, qu’un ou une interprète réclame, puis obtienne, la « relecture » d’une œuvre a posteriori ? Et bien, pas vraiment. Même s’il existe plusieurs exemples d’actrices ayant contesté des scènes jugées humiliantes ou contraires à leur consentement, peu de films ont été modifiés après leur sortie pour ces raisons. En 2021, dans ses mémoires intitulées The Beauty of Living Twice, dont Vanity Fair a publié des extraits en ligne, Sharon Stone révèle avoir voulu faire retirer une célèbre scène de Basic Instinct, dans laquelle elle décroise les jambes, révélant ainsi qu’elle ne porte pas de sous-vêtements. Lors du tournage, Paul Verhoeven aurait assuré à l’actrice qu’on ne voyait pas son sexe. Ce n’est qu’au moment de la projection que Sharon Stone s’est aperçue qu’il lui avait menti. Après avoir appelé son avocat, l’actrice décide finalement d’autoriser la scène, car « elle correspondait au film et au personnage ».

Un autre exemple, sans doute le plus frappant : celui de Maria Schneider. Après le tournage du Dernier Tango à Paris, l’actrice raconte que Bernardo Bertolucci a improvisé, sans son consentement, une scène de viol simulé qui ne figurait pas au scénario. En 2007, l’actrice déclare au Dailymail qu’elle aurait voulu appeler son agent ou faire venir son avocat sur le plateau. Mais ne se connaissant pas ses droits, elle s’est abstenue. Détruite psychologiquement par cette scène, Maria Schneider n’en a pourtant jamais demandé le retrait explicite de son vivant, contrairement à Nastassja Kinski aujourd’hui. Mais en dénonçant des conditions de tournage abusives, elle a permis que Le Dernier Tango à Paris fasse l’objet d’une relecture critique, dans un contexte post MeToo.

- Parfois, le conflit entre cinéaste et acteur ou actrice ne concerne pas le tournage, mais le droit de regard sur le montage final. En 2019, Abdellatif Kechiche créé la polémique à Cannes avec Mektoub, My Love : Intermezzo. Ce film en partie improvisé contenait une scène de sexe non-simulé, impliquant Ophélie Bau. En 2020, dans l’émission Clique, l’actrice déclare avoir quitté la séance cannoise pour « une histoire de contrat pas respecté ». « Je n’ai pas voulu assister à la projection car je n’étais pas d’accord avec ce qui allait être projeté » précise-t-elle. D’après une enquête de Libération parue en 2025, ce seraient « les conditions du maintien de la scène dans le montage final » qui auraient provoqué la brouille entre Kechiche et elle. Plusieurs sources, comme Libération et Télérama, affirment que le film aurait été enterré pour des raisons de droits musicaux très coûteux, et car la société de production de Kechiche a été liquidée.

Sharon Stone, Maria Schneider, Ophélie Bau : ces trois actrices ont, à leur façon, remis au centre du débat le consentement des interprètes, à différentes étapes de la vie du film : sur le tournage, au montage, et même au-delà. Aujourd’hui, Nastassja Kinski va encore plus loin, posant la question d’une modification de l’œuvre rétrospectivement, plusieurs décennies après sa sortie. C’est, en quelque sorte, un droit de moral que l’actrice réclame. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que Nastassja Kinski fait valoir ce droit. En 2025, elle a déjà obtenu le retrait d’un téléfilm, tourné en 1976, dans lequel elle apparaissait nue à l’âge de 15 ans.
Les acteurs peuvent-ils faire valoir leurs droits sur l’intégrité d’une œuvre inscrite au patrimoine ? Théoriquement, oui. Mais dans les faits, il existe peu d’exemples. Et c’est intéressant de le souligner. Dans le sillage de la politique des auteurs, qui confère au réalisateur une toute-puissance, le cinéma a toujours consacré la primauté du cinéaste, ou du producteur, sur les œuvres. Mais l’affaire Kinski pourrait marquer un tournant, remettant en cause cette tradition.
