
La star du 79e Festival de Cannes aurait dû être Scarlett Johansson. Non seulement l’actrice américaine, attendue le premier samedi pour présenter Paper Tiger, le dernier film de James Gray, n’est pas venue fouler le tapis rouge, mais c’est bel et bien une autre célébrité, certes moins glamour, qui a fait l’objet de toutes les attentions. Vincent Bolloré n’a même pas eu besoin de pointer le bout de sa cravate pour prendre toute la lumière. Il lui a suffi de faire l’objet d’une tribune, publiée dans Libération le 11 mai. Écrit par le collectif « Zapper Bolloré » et signé par six cents personnes, le texte dénonce « l’emprise grandissante de l’extrême droite » sur le cinéma par l’intermédiaire du milliardaire, l’actionnaire de référence de Canal+ et notamment de sa filiale StudioCanal, actrice majeure de la production et de la distribution de films, et qui est en passe de détenir à 100 % le réseau de salles UGC (à l’horizon 2028). Selon les signataires de la tribune, Vincent Bolloré sera ainsi bientôt « en position de contrôler la totalité de la chaîne de fabrication des films, de leur financement à leur diffusion sur petit et grand écran ». Or, « derrière son costume d’homme d’affaires, le milliardaire ne cache pas qu’il mène un “projet civilisationnel” réactionnaire d’extrême droite ». Et les pétitionnaires de s’inquiéter : « Si l’influence de cette offensive idéologique sur le contenu des films a été pour le moment discrète, nous ne nous faisons pas d’illusions : cela ne durera pas. »
Ces craintes pointent du doigt l’éléphant dans la pièce. Alors que Vincent Bolloré avance ses pions dans les médias depuis dix ans, infléchissant à l’extrême droite les titres et les chaînes (i>Télé devenue CNews, Europe 1, Le JDD…) comme les maisons d’édition qu’il rachète (Fayard, qui publie le président du Rassemblement national Jordan Bardella), la mainmise de Canal+ sur le cinéma français, dont le groupe est le premier financeur, reste taboue. Dans toute cette affaire, il faut aussi rappeler que Canal+ finance le cinéma (à hauteur de 150 millions d’euros en 2025) non pas par philanthropie, mais parce qu’elle en a l’obligation légale depuis sa création : la chaîne préachète ainsi les films pour avoir le droit de les diffuser auprès de ses abonnés six mois seulement après leur sortie en salles.
MAX LA MENACE

La tribune « Zapper Bolloré » aurait-elle contraint le milieu à prendre (enfin) position ? En réalité, c’est la réaction de Maxime Saada, président du directoire de Canal+, qui précipite les choses. Présent au Festival de Cannes dimanche 17 mai, il dit vivre la tribune comme « une injustice vis-à-vis des équipes Canal qui s’attachent à défendre l’indépendance de Canal+, dans toute la diversité de ses choix ». Et tranche : « Je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition. […] Je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de cryptofasciste. » Un glissement sémantique par rapport à une tribune qui ne met jamais en cause les équipes de Canal+, mais prévient d’un bout à l’autre le risque inhérent à la concentration des pouvoirs en la personne d’un seul homme aux valeurs réactionnaires : « En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif. » La menace sonne alors pour certains comme une confirmation que les craintes des signataires sont fondées. « Si, à partir du moment où on exprime une inquiétude, on doit se retrouver sous le coup de représailles, c’est qu’il y a un problème », nous explique Swann Arlaud, qui joue le rôle d’un fonctionnaire vichyste arriviste dans Notre salut d’Emmanuel Marre, présenté en Compétition à Cannes… avec le soutien de Canal+.

Sur France inter, le président du CNC, Gaëtan Bruel, « regrette [une] réaction » qui « pose question » sur « le plan de la liberté d’expression ». Selon le cinéaste Mikael Buch, joint par nos soins, Maxime Saada instaure « un rapport de forces qui menace la liberté de création. Tant qu’un seul groupe peut être à la fois la condition d’un film et le juge de la parole de celui qui le fait, la liberté ne tient qu’à un fil. Ce qui se joue ici dépasse de loin un conflit du moment : c’est l’ensemble de notre modèle économique qui est aujourd’hui menacé. » Face au risque d’une guerre culturelle, il appelle l’État à « jouer pleinement son rôle de protection des libertés ». D’autres misent sur le dialogue. « C’est comme dans un couple, c’est en discutant qu’on évite que les choses terribles arrivent ou qu’il soit trop tard », estime l’actrice et réalisatrice Noémie Merlant dans nos colonnes. Christophe Honoré, lui, croit au sursaut collectif. « Quand les gens qui ont le pouvoir partent eux-mêmes en croisade, il est plus que nécessaire de se mobiliser. » Et si la liste des signataires ne cesse depuis de s’allonger – elle dépasse, au moment d’écrire ces lignes, les quatre mille six cents personnes, dont des personnalités du cinéma étranger comme Javier Bardem, Ken Loach et Mark Ruffalo –, le milieu du cinéma sort étourdi de la réponse de Maxime Saada. À l’image du réalisateur Arthur Harari, lui aussi en Compétition avec un film cofinancé par Canal+, L’Inconnue. « J’ai du mal à imaginer que ce soit une réponse définitive, nous confie-t-il. Si c’est une liste noire, on en prendra acte. Cela me paraît difficilement concevable. » Certains signataires ont, depuis, pris leurs distances avec la pétition, comme Jean-Pascal Zadi qui explique avoir « mal lu le texte ».
Une censure déjà effective ?

Si, selon le cinéaste Mathieu Kassovitz au micro de Brut, « aucun cinéaste n’a été censuré pour financer ses films par Canal+ », en réalité, François Ozon l’a bien été avec Grâce à Dieu. Pas question pour le très catholique Vincent Bolloré de valider un film sur les victimes d’un prêtre pédocriminel, selon une enquête du Monde. Même chose pour Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré. « Vincent Bolloré avait dit : “Pas de pédé, pas de syndicaliste.” », nous confiait ce dernier en mars 2025 (sollicité à l’époque, Vincent Bolloré ne nous avait pas répondu). L’industriel breton est également intervenu pour modifier la deuxième saison de Paris police, qui abordait la séparation de l’Église et de l’État en 1905, comme le révélait Le Canard enchaîné en 2022. Le scénario de la série historique avait été réécrit en catastrophe.

Un nom seul pourrait-il désormais engendrer un refus de financement par Canal+ ? Lors de l’assemblée générale de la chaîne le 29 mai dernier, Maxime Saada a déclaré : « Il n’est pas question pour nous d’aller traquer les techniciens qui ont signé la pétition [et] de ne plus financer les films pour lesquels ils travaillent », tout en assumant sa première prise de position et en la précisant : « Je vais ajouter une nouvelle dimension sur les dossiers qu’on va étudier. Cette dimension, ce sera : quelle est la considération qui est portée par les personnes qui portent ce projet vis-à-vis de Canal+ et est-ce que ces personnes ont porté un préjudice à Canal+ ? »
