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SPECTACLE: “Centaures. Quand nous étions enfants” de Fabrice Melquiot et Camille&Manolo

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Alors que les associations de défense des animaux se mobilisent pour que les cirques abandonnent leurs numéros animaliers, le théâtre et le cirque contemporains inventent de nouvelles alliances avec le vivant. Un enjeu philosophique mais surtout politique dans un contexte de disparition accélérée de la biodiversité.

Lorsqu’on interroge le maître Romeo Castellucci (la trilogie Inferno, Purgatorio, Paradiso d’après Dante) sur la présence quasi mythologique d’animaux sur ses scènes, il répond mystérieusement, opérant un détour par l’histoire: «Dans l’Antiquité, il y avait des rituels, on célébrait le chant du bouc et on orchestrait des sacrifices. Avec la crise de cette esthétique, l’acteur a pris la place de l’animal. L’animal est un objet trouble, il amène le désordre parce qu’il représente le pur être, mais il ramène aussi l’ordre: il revient sur son lieu, reprendre sa place.» Si l’animal est constitutif de l’ADN du théâtre antique, il procure pourtant un sentiment de vacillement profond lorsqu’on le retrouve aujourd’hui sur les planches. Bien avant que l’actrice et metteuse en scène Laetitia Dosch n’entre en piste pour Hate, sa dernière création (les 16 et 17 mai au MA – scène nationale du pays de Montbéliard, les 5 et 6 juin au Tandem d’Arras), le spectateur est hypnotisé par la force sourde dégagée par Corazon, le pur-sang espagnol avec lequel elle partage la scène.

Hate est l’histoire d’une rencontre qui ne peut aller jusqu’au bout. Pour les besoins du spectacle, la performeuse de 37 ans s’est formée aux côtés de Judith Zagury, une coach équestre particulièrement sensible aux questions d’éthiques animales. Il s’agissait de lâcher la bride, de laisser à Corazon la marge de liberté la plus totale pour qu’il soit cocréateur de cette chronique des temps modernes qui nous entraîne d’une ZAD jusqu’à Calais pour explorer la part obscure des relations, ce qu’elles comportent de rapports de forces et de manipulation. Mais cet idéal de dialogue avec un cheval butte sur le langage. Il faudra, pour que l’équidé puisse répondre, que Laetitia Dosch lui prête sa voix, dans un exercice virtuose de ventriloquie. La charge politique est parfois naïve, mais le rêve enfantin d’une égalité parfaite entre les êtres vivants se complexifie progressivement: si le cheval ne deviendra jamais homme, reste aux hommes de revendiquer leur inaliénable part d’animalité.

Centaures. Quand nous étions enfants de Fabrice Melquiot et Camille&Manolo

Vers l’interespèce

Contrairement à Laetitia Dosch, la compagnie franco-catalane Baro d’Evel ne cherche aucunement à brouiller les frontières entre l’homme et l’animal. Bien au contraire, depuis 2004, l’altérité est au cœur de leurs créations, petits mondes en soi dans lesquels acrobates, musiciens, chevaux et oiseaux s’entremêlent joyeusement pour raconter autrement les histoires. «Dans nos spectacles l’animal a le rôle de guide, d’observateur, et de celui qui pose les questions», écrivent-ils pour se présenter. Ils sont ces autres grâce auxquels un retour à soi est possible – et surtout sans lesquels il serait inconcevable de vivre. À cet égard, le spectacle Bestias (2016) a presque valeur de manifeste.

Sous le chapiteau conçu comme un labyrinthe, cette fable existentielle met en scène une grande famille interespèces dans laquelle chacun y va de son langage pour retracer les différentes étapes de la vie et célébrer la beauté éphémère de notre passage sur terre: la vitalité première de cette course effrénée d’une petite fille avec un poulain, les multiples voix qui nous agitent dans un chant femme-oiseau, ou encore le mystère de la mort qui, en hors-champ, rode au galop. Deuxième volet du diptyque commencé avec , le spectacle Falaise verra le jour cet été à Barcelone (le 28 juillet), avant d’entamer une tournée française. Signe des temps, cette nouvelle création se teinte d’une tonalité plus sombre. Sommes-nous revenus au temps des cavernes, ou catapultés après l’effondrement des civilisations capitalistes? La question ne sera pas tranchée, mais dans ces ruines indifféremment passées ou futures s’inventent de nouvelles formes de vie où l’homme et l’animal construisent en harmonie.

Ancrer l’utopie

Inventer d’autres alliances, croire encore et encore qu’un autre monde est possible, c’est aussi le rêve d’enfant de Manolo, fondateur avec Camille du Théâtre du Centaure. «À 6-7 ans, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais: “Je voudrais construire un château avec des artistes et des chevaux.”» Cela fait trente ans qu’il remuscle l’imaginaire de textes théâtraux classiques (Les Bonnes de Jean Genet, Macbeth de William Shakespeare) ou se saisit de questions ultra contemporaines (La 7e vague, sur la finance internationale) en les interprétant sous l’identité hybride de centaures, moitié homme, moitié cheval. Lecteur de Michel Foucault comme des théories plus récentes sur la collapsologie, Manolo est convaincu qu’aucune solution à la crise environnementale ne pourra être trouvée sans une renégociation des relations tissées entre les humains et les animaux. «Nous sommes la génération d’après la dernière séparation possible, celle de l’atome. Et cela nous a explosé au visage: Hiroshima, Tchernobyl, Fukushima. Nous devons repenser le monde par la réunion, la relation. Cela peut paraître stupide et naïf, cette idée d’être dans la nature uni à un grand tout, mais “je”, pour moi, c’est presque une erreur linguistique.»

Utopique, le Théâtre du Centaure est une réalité bien concrète pour Manolo et ses compères. Depuis quelques années, ils lui donnent vie dans le IXe arrondissement de Marseille, à un jet de pierre du parc national des Calanques, sur une terre qu’ils refusent de posséder, car comme l’eau et l’air elle fait partie des «communs». Ils ont installé leurs roulottes et leur chapiteau de bois recyclé et sculpté, démontable en un clin d’œil, et y vivent ensemble, faisant le trait d’union entre la ville et la nature et s’entraînant quotidiennement, travaillant la relation, la confiance et surtout la «caresse» avec leur moitié cheval sans laquelle ils se sentent incomplets. Leur histoire sera contée par Fabrice Melquiot en juin au Centquatre. Il se murmure aussi que les Centaure apparaîtront peut-être quelque part dans Paris cet été, aux abords d’une gare pour un de leurs «surgissements», ces petites formes en espace public. Pour saisir cette micro-ZAD de l’imaginaire, rencontrer cet autre monde, il faudra se rendre attentif.

Centaures. Quand nous étions enfants de Fabrice Melquiot et Camille&Manolo, du 4 au 8 juin au Centquatre.

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