Fridette, Halimatou, Loubna, Luna Dior, Nadrée et Nogoférima sont en troisième. Elles ont rencontré la comédienne Aïssa Maïga, à l’origine de Noire n’est pas mon métier. Dans ce livre, seize actrices noires (Firmine Richard, Sonia Rolland, Mata Gabin…) racontent les injustices et les discriminations dont elles sont victimes dans leur milieu professionnel en raison de leur couleur de peau.


Qu’est-ce qui a déclenché ce livre ?
Un ras-le-bol ! Même si moi j’ai la chance d’obtenir des rôles qui me plaisent, je reste témoin de ce qu’il se passe autour de moi : le cinéma et le théâtre ne reflètent pas le métissage de la société française.

Pourquoi avoir choisi de réunir plusieurs témoignages plutôt que de raconter uniquement votre expérience personnelle ?
Je ne voulais pas porter cette parole toute seule, je voulais montrer que nous faisons toutes le même constat, quels que soient notre âge et notre milieu social. Avec ce livre de témoignages, on ne peut pas nous soupçonner de paranoïa.

Quelles expériences racontées dans votre livre vous ont le plus marquée ?
L’histoire de Nadège Beausson-Diagne m’a coupé le souffle. Sur un tournage, un membre de l’équipe a osé l’appeler « Bamboula » et cela n’a offusqué personne ! En plus de la situation choquante, ce qui m’a fait de la peine, c’est qu’elle ne me l’avait jamais raconté alors que nous sommes amies. Dans les cas d’agressions, de viols, c’est souvent la victime qui a honte, et c’est la même mécanique qui s’est mise en place ici. Je suis convaincue qu’il fallait que ce livre sorte pour que les gens qui vivent ça seuls, isolés, et à qui l’on dit « oh, tu manques d’humour, c’est pour rigoler », ne se sentent plus illégitimes dans leur ressenti.

Être noire, quand on veut faire carrière dans le cinéma français, serait-ce un peu comme être une ombre ?
Oui. L’actrice Sabine Pakora raconte qu’on lui confie très souvent des personnages sans psychologie. Elle doit jouer des rôles qui ne sont pas écrits, ce sont juste des clichés. Et comme en plus d’être noire elle est ronde, elle est assignée à des rôles comiques.

Avez-vous été par moments découragée au point de penser abandonner le métier de comédienne ?
Oui, à mes débuts, pendant un an, je n’ai pas eu de casting. Mes copines blanches passaient des essais ; moi, rien. Alors, je me suis présentée de moi-même à des castings où l’on cherchait des filles de 20 ans, et là les gens étaient très surpris de me voir. C’est comme s’ils avaient vu une extraterrestre. Je regrette de ne pas avoir fait de caméra cachée, c’était vraiment saisissant. J’ai fini par obtenir deux castings, j’étais trop contente ! Premier casting, le rôle d’une prostituée. Ça ne me pose pas de problème moral, mais là c’était un personnage caricatural. Deuxième casting, une prostituée ! Ça m’a déprimée : on ne va donc me proposer que ça ? Je suis allée voir une amie actrice, Félicité Wouassi, qui m’a dit : « Aïssa, c’est sur la longueur. » Cette phrase m’a donné de la force. Depuis, je n’ai plus jamais eu envie d’arrêter. C’est comme un combat de boxe : à la fin il y a un vainqueur, et il est toujours monté sur le ring. Il faut se battre !

Que pensez-vous des quotas ?
Pourquoi pas ? La question de fond, c’est l’égalité des chances. Il s’agirait de créer un accès à des opportunités pour des gens qui subissent la discrimination. En politique, on l’a fait pour les femmes. Ça n’a pas réglé tous les problèmes, mais cela a permis l’émergence de femmes dans un milieu hyper machiste.

Il y a un lien entre racisme et sexisme ?
Oui, la domination. C’est ça qui est en jeu.

Est-ce que ce livre vous a fait du bien ?
Un grand oui ! Et je reçois des témoignages de lecteurs auxquels cela fait du bien aussi. Ça faisait longtemps que je cherchais le moyen de prendre la parole sur ce sujet-là, et je suis fière que ce livre ait insufflé une force positive, qu’il suscite un débat. C’est un sentiment de dignité qui aide à avancer dans la vie.

• PROPOS RECUEILLIS PAR FRIDETTE, HALIMATOU, LOUBNA, LUNA DIOR, NADRÉE ET NOGOFÉRIMA (AVEC CÉCILE ROSEVAIGUE)