Si Ron a une moustache à l'anglaise, Russell a le regard qui tue. Les deux frères Mael, fondateurs du groupe légendaire The Sparks, viennent de sortir «Hippopotamus», leur nouvel album. Depuis les années 1970, ces deux inséparables nous baladent au rythme de leur synthé-pop extravagante et fabuleuse. Avant leur concert à La Gaîté Lyrique ce 1er octobre, on les a rencontrés. En vrais cinéphiles, ils nous ont parlé de leur collaboration avec Leos Carax et de leur projet inachevé avec Jacques Tati, qu'ils regrettent encore. 


En écoutant ce nouvel album, toujours très synthé-pop, on se dit que votre musique est restée exactement la même que celle que vous faisiez dans les années 1970. 
Ron Mael : C’est vrai que nous ne changeons rien à notre style, et ce depuis le début. Mais nous n’avons aucune envie d’expérimenter quoi que soit d’autre. Et nous gardons la même méthode : la composition vient en premier, ensuite nous avons quelque chose de très visuel en tête et une sorte d’équilibre s’organise avec les paroles.

Russell Mael : Les nouvelles technologies nous permettent de faire des choses légèrement moins conventionnelles, manipuler la musique de manière plus libre. Mais nous n’en abusons pas, on préfère conserver notre identité.

Entre les titres « Scandinavian Design », « Edith Piaf » – présents dans ce nouvel opus – ou bien encore l’album  « Kimono My House », qui remonte à 1974,  il y a pas mal de stéréotypes enchaînés dans vos textes. Comment en tirez-vous des chansons  ?
Ru : Nous aimons nous pencher sur un détail et fabriquer autre chose à partir de ce matériau : des meubles, un cabaret ou un kimono sont pour nous des objets qui, par leur côté basique, peuvent propulser l’imaginaire. Nous en avons marre d’entendre ces chansons d’amour sur des sentiments amoureux ou des relations amoureuses à sens unique. Ce qui nous attire, c’est la possibilité de créer de nouveaux puzzles à partir de choses qui peuvent sembler anodines ou dénuées d’intérêt.

« Edith Piaf », le premier clip issu de votre dernier album, est une ode à Paris, à sa vie nocturne et son côté festif. Que vous inspire la ville ?
Ru : Tout d’abord, on l’adore. Nous sommes venus ici très souvent depuis le début de notre carrière et nous avons collaboré avec pas mal de musiciens français, dont les Rita Mitsouko, nos univers musicaux se rapprochant énormément.

Ro : Il y a une mélancolie dans le vieux Paris, un côté noir et sombre qui nous a toujours intrigués.

Ru: Joseph Wallace, le réalisateur du clip, l’a immédiatement senti en écoutant notre chanson. Il a eu l’idée de faire ces personnages et ce décor de cabaret en carton-pâte et ça nous a charmés. C’est si modeste et en même temps si parlant.

On a appris que vous travailliez étroitement avec Leos Carax sur la préparation d’Annette, sa comédie musicale à venir. Comment est née cette collaboration ?
Ru : Avec Leos Carax, c’est une osmose artistique. Nous l’avons rencontré il y a quatre ans et demi au festival de Cannes. Avant cela, il avait déjà utilisé notre titre « How Are You Getting Home » dans Holy Motors. Au moment de notre rencontre, on travaillait déjà sur un projet de comédie musicale de notre côté, qu’on avait baptisé à l’époque « Annette and opera ». En rentrant à Los Angeles, on a eu l’idée d’envoyer nos brouillons à Leos pour avoir son avis… Enfin, non, pas vraiment.  On l’a contacté sans trop savoir pourquoi, en fait, c’était de l’ordre de l’automatisme. À notre grande surprise, il a adoré et nous a proposé de mettre en scène ce récit.

Ro : C’est un projet très particulier, entièrement musical, sans dialogues parlés. On a toujours du mal à appeler ça une « comédie musicale », parce que ça renvoie tout de suite aux spectacles de Broadway, ce genre de shows où le public est  sommé d’applaudir, de sourire, de pleurer, de trouver ça extraordinaire ou hyper drôle. Nous, on voulait rendre l’artificialité visible, être sincères dans notre démarche, tout comme Leos. La musique, comme les images, sont loin des canons habituels.

Ru : Nous voulions à tout prix éviter de faire un film comme La La Land, avec ses chorégraphies traditionnelles, son hommage un peu trop marqué à l’âge d’or hollywoodien. Notre univers n’a rien à voir avec ça, les gestes sont beaucoup moins opératiques, les personnages moins catégorisables, un peu comme ceux d’Holy Motors.

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1974

Votre musique est souvent utilisée comme bande-son de films (Holy Motors, Kick-Ass, Black Rain…)  et on vous sait très cinéphiles. Pouvez-vous nous parler de votre relation au cinéma ?
Ro : On est un peu mal quand on pense aux budgets tentaculaires alloués à certains films aujourd’hui… Le cinéma commercial nous indiffère complètement, tous les deux. Mais je suis fan du cinéma d’Abbas Kiarostami. Il y a aussi Bergman, qu’avec Russell on aime beaucoup. À l’université, quand on disait ça, on passait pour soit pour des snobs, soit pour des gens cool, juste parce qu’il y avait l’étiquette « cinéma européen » collée sur ces films. Mais on aime aussi le cinéma américain, hein ! Orson Welles est un génie.  Plus récemment, on a vu Get Out et on a trouvé très bon, ça détourne complètement le genre. On aime aussi beaucoup le cinéma japonais : Ozu, Kurasawa….

Il paraît que vous avez collaboré avec Jacques Tati, aussi… 
Ro : Oui, mais on a un gros regret là-dessus, avec Jacques on a raté notre coup. Dans les années 1970, l’agent de notre label était persuadé qu’il pourrait y avoir une alchimie entre nous. Il écrivait un scénario à l’époque et envisageait de nous prendre comme acteurs pour son film [le film, préparé au cours de l’année 1974, devait s’appeler Confusion, ndlr].

Ru : On était censés jouer deux américains venus révolutionner la télévision française, dans la pure tradition futuriste du cinéma de Tati. Quand on l’a appris, honnêtement, nous avons ri, à cause du côté improbable de ce que nous ne pensions même pas être une proposition. Nous avons fini par nous rendre compte que c’était vrai et nous avons rencontré Jacques Tati, avec lequel nous avons collaboré pendant un moment,  mais il était financièrement et physiquement à bout [il venait d’essuyer un échec commercial avec Playtime, ndlr].

Ro : Notre déception a été très vive mais nous chérissons ces moments où nous avons pu travailler à ses côtés. Il avait un amour immense pour les gens simples, même des gens qu’il croisait et dont il étudiait chaque geste, chaque détail, chaque mouvement. Il nous avait raconté qu’il adorait prendre le bus, habillé en Monsieur Hulot et cramponné à sa canne, pour le simple plaisir d’observer les personnes. Et en même temps, il avait un côté complètement déluré : sur un plateau, en Suède, il avait amené un cheval avec lui ! On a prié pour retrouver cet enregistrement, mais il s’est perdu…


The Sparks
Album « Hippopotamus »
Concert à La Gaîté Lyrique le 1er octobre