Dès son enfance, dans les années 1970, le futur réalisateur Sébastien Lifshitz aime chiner des photographies amateurs aux Puces. Le hobby se mue bientôt en obsession, et le jeune homme finit par crouler sous des piles de cartons. Il classe alors sa collection de façon rudimentaire : ici, une boîte « homosexualité » (qui lui donnera l’idée d’un documentaire sur les homos nés dans l’entre-deux-guerres, le délicat Les Invisibles, sorti en 2012) ; là, une sur les travestis, qui a abouti à l’exposition « Mauvais genre », montrée jusqu’en décembre à la galerie du jour agnès b. « Ces images étaient éparpillées à travers le monde et le temps, explique-t-il. Au fur et à mesure que j’identifiais les pratiques, les catégories d’images, je me rendais compte que, par ce geste, je constituais une mémoire. » On a feuilleté avec lui cet album de famille.


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À gauche : Femme en habit d’homme, ferrotype, États-Unis, circa 1880 / À droite : Deux femmes en habit d’hommes en compagnie de deux femmes en robe, mention manuscrite « Florence Kerr, Mrs Schlatter, Mrs Sallars, Anna Bentzinger », États-Unis, circa 1910

« Je pense qu’à l’époque de la première photo, dans les années 1880, dans ce pays en pleine construction qu’étaient les États-Unis, beaucoup de femmes revêtaient des habits d’hommes pour effectuer certaines tâches, comme les travaux agricoles. En France, la séparation des sexes était au contraire très marquée par le vêtement et la loi. Ce n’était pas qu’une question morale, cela favorisait aussi les hommes en empêchant les femmes d’accéder à certains métiers. Aux États Unis, au tournant du xxe siècle, tout un courant féministe s’est déployé dans les universités. Les jeunes femmes de la deuxième photo en étaient probablement imprégnées, mais on ne peut que supposer. »

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Prisonniers de guerre dans le camp allemand de Königsbrück, mention au dos « Kriegsgefangenen-Sendung », photo-carte, circa 1915

« Pendant les deux guerres mondiales, des théâtres amateurs se sont montés dans les camps de prisonniers, tolérés par les autorités. Les hommes se travestissaient pour interpréter des femmes, et certains continuaient à vivre comme ça hors des spectacles. Ils devenaient les véritables coqueluches du camp, avec une cour de prisonniers qui leur amenait des cadeaux. Évidemment, les autorités militaires n’ont jamais communiqué là-dessus, mais c’était une pratique très courante. On la voit notamment dans La Grande Illusion de Jean Renoir, avec à la fois un jeu sur le burlesque et sur le trouble. »

Homme habillé en femme dans un parc, mention manuscrite dans la marge « Poodles », États-Unis, circa 1950

Homme habillé en femme dans un parc, mention manuscrite dans la marge « Poodles », États-Unis, circa 1950


« Une majorité des photos de la collection a été prise en intérieur. Quand il y a des extérieurs, ce sont souvent des endroits isolés, comme des parcs ou des forêts. Je me raconte que, ici, la statue gardait le lieu pour permettre à la photo d’être prise sans que ça pose problème. Au fond, ces images sont toujours une énigme pour moi, je me demande ce qui a motivé ces gens à les faire, qu’est-ce qui était revendiqué. Dans l’exposition, j’ai voulu donner beaucoup de liberté au spectateur. Pour chaque section, on a écrit des petits panneaux explicatifs, mais seulement pour donner un cadre historique et qu’on puisse projeter ce qu’on veut dans les images. »

Guilda, travesti, série de trois photographies, New York, États-Unis, circa 1950

Guilda, travesti, série de trois photographies, New York, États-Unis, prise en 1950, par anonyme

«Guilda était un Français parti au Canada, où il était devenu une star de cabaret. Il a vécu travesti toute sa vie, mais il s’est marié et a eu plusieurs enfants. Donc, bon, cette idée qu’un travesti est forcément un homosexuel vivant avec sa mère dans un deux pièces cuisine… Ils avaient des vies extrêmement diverses, ils ne correspondaient pas toujours aux stéréotypes. D’ailleurs, le public des cabarets masculins était beaucoup plus mélangé qu’on ne le croit. C’étaient des endroits à la fois à la mode, un peu sulfureux et transgressifs ; et aussi des lieux de rencontre pour les hommes homos. »


: « Mauvais genre »
jusqu’au 17 décembre
à la galerie du jour agnès b.
: « Mauvais Genre » de Sébastien Lifshitz, éditions Textuels
: Portfolio, édition galerie du jour agnes b., édition limitée, 25 exemplaires
Pour toutes les photos : © Collection Sébastien Lifshitz. Courtesy galerie du jour agnès b.