Après le premier passage ravageur de la horde Savages, le rock pensait pouvoir reprendre son train-train casanier. Pas de chance pour lui, le quatuor féminin revient, la guitare post-punk en bandoulière et le cœur à vif.


Au commencement de Savages était l’apocalypse. Silence Yourself, le premier disque du quatuor londonien, résonnait comme Le Cri angoissé d’Edvard Munch : distordu, emphatique et déchirant. Pour exister, il leur fallait à la fois détruire à coups de (g)riff(e)s un monde devenu décor factice, réduire les autres au silence pour faire entendre leur voix – celle, théâtrale et incantatoire, de la chanteuse Jehnny Beth (ex-John & Jehn) –, et broyer du noir pour saisir des lambeaux de lumière. C’était, en gros, le programme proposé en 2013 par ces sauvageonnes au teint blafard, dans le sillage torturé de Joy Division et du post-punk. Non sans une certaine solennité, elles qui trouvaient alors le rock trop mièvre avaient même écrit sur leur page Facebook, en majuscules, leurs propres tables de la loi : « L’intention de Savages est de créer un son, indestructible, musicalement pertinent, conçu pour la scène et comportant suffisamment de nuances pour procurer un large éventail d’émotions. Savages est une voix qui s’impose par elle-même, une voix qui nous aide à appréhender nos petites copines différemment, nos maris, nos boulots, notre vie érotique, et la place que la musique occupe dans nos existences. Les chansons de Savages doivent nous rappeler […] que la musique peut toujours aller droit au but, être efficace et excitante. »

SANS SUCRE NI LICORNES

Maintenant que nos quatre cavalières de l’apocalypse vêtues de noir ont imposé leur magnétisme sombre, elles se tournent vers l’extérieur sur Adore Life. « Le premier album était proche de nous-mêmes, précise la guitariste Gemma Thompson, regard ébène et visage impassible. Aucun compromis. Minimaliste, avec un son live, puissant. C’était une étape nécessaire. On voulait crier : « Nous voilà ! » Ce deuxième album est plus ouvert aux autres, au public. Il traite du processus d’acceptation de l’amour. » L’amour ? Oui, mais sans sucre ni licornes – pas le genre de la maison. « L’album parle d’amour, mais n’est pas apaisé, prévient Gemma. L’amour n’est pas un truc simple et naïf. On n’en reste pas à cet idéal, on préfère en explorer tous les aspects : la rage derrière l’amour, la désillusion, le risque, la peur de perdre l’autre, ou la culpabilité quand on ne lui donne pas ce qu’il attend de nous. L’amour est multiple, il peut être facteur de changement, de passion. Il faut juste s’y engouffrer, s’y risquer. » Faisant suite aux questions torturées planant sur leur premier essai survient donc cette réplique, sur le terrain des passions : « L’amour est la réponse », scande Jehnny Beth, sur le refrain de l’imparable single « The Answer », pure décharge stoner-punk parcourue d’hésitations chaotiques (« I’ll Go Insane »). Un vrai magma d’émotions en fusion, à l’instar du morceau « Adore », inspiré par une vibrante histoire d’amour lesbienne de la poétesse américaine Minnie Bruce Pratt. Découlant directement d’une série de concerts donnés à New York, les chansons ont été triturées et retravaillées en fonction de leur efficacité en live. « L’énergie des concerts est primordiale. Sur scène, ça commence parfois comme un monologue, et puis ça devient une chanson, par la grâce de l’improvisation. On donne et on reçoit. C’est un moment de partage qui contribue directement à nos chansons. On essaie d’en tirer le maximum d’adrénaline. » Un album déconseillé aux cardiaques.


Adore Life de Savages (Matador/Beggars)
sortie le 22 janvier