C’est à Metz, « à l’ombre des cathédrales et des hauts-fourneaux », qu’ont grandi les quatre membres (la vingtaine en moyenne) de Grand Blanc. De cette ville, la musique de Benoît, Camille, Luc et Vincent a conservé plus que l’opposition entre verticalité gothique et horizon de friche industrielle – qu’on retrouve dans l’influence de la cold-wave des années 1980 d’un côté, et dans celle des grands frères messins tels que Scorpion Violente, Noir Boy George et Marietta de l’autre ; elle a développé un sens de la dualité qui tient autant des cadavres exquis que de l’harmonieux contraste du yin et du yang. Sur leur premier EP (Samedi la nuit) comme sur ces dix « Mémoires Vives » (dont le single « Surprise Party »), le chant viril, heurté et plein d’accents de Benoît rencontre celui éthéré, évanescent, plein d’effets et de débordements de Camille, comme une danse entre angoisse et apaisement, tension et sensualité. Cette entité vocale quasi androgyne est portée par des mélodies urgentes, une évidence pop, et par les arrangements électroniques, garage ou industriels, de Luc et de Vincent, entre Indochine et PC Music, Mr. Oizo et Nini Raviolette, ouvrant sur le dancefloor des espaces, des creux, des abîmes, pour laisser les mots surgir.

PEINE PERDUE

Selon Benoît, parolier, « le terme “Grand Blanc” est évasif, il a une plasticité qui nous convient. Il est proche du blanc typographique, cette abstraction entre le noir des lettres sur le papier, ce moment où l’écrit devient image, comme le surgissement de l’image poétique. » Et en effet, les paroles du jeune étudiant en lettres sont une invitation à lire non pas entre les lignes, mais bien entre les mots eux-mêmes. « Évidence » se déploie ainsi autour de deux syllabes de son titre, « Tu danses / Tant qu’on est en vie », tandis que « Summer Summer » diffuse l’ennui exponentiel des vacances en « Inspire expire import-export c’est le même air ». « Les Abonnés absents » fait rimer le lexique des stupéfiants (« Quand mes talons aiguilles / Longent d’autres artères »), et tout ici joue sur les mots, les sons, leurs sens, en réseaux et résonances. « J’écris à partir d’assonances, d’allitérations, poursuit Benoît. L’écriture par jeux de mots me permet d’éluder la question de la responsabilité, puisqu’en écrivant à partir des sons je ne sais pas avant de commencer de quoi je vais parler réellement. »

JOIE RETROUVÉE

On opposera à cette distance prise par l’auteur la vision très noire de la société que ses formules, inspirées, inspirent : « Casse-moi ou casse-toi / Les temps sont durs », « Tu te dégonfles, ou tu t’éclates », « Bats-toi si t’es un homme, pousse des portes battantes / N’attends pas qu’on te donne, coupe dans les files d’attente »… Ces hymnes adolescents mais jamais naïfs opposent l’apocalypse du quotidien, les échappatoires pratiques et les paradis artificiels à un idéal de détachement, une attention nouvelle au monde, une conscience retrouvée. « Ce n’est pas une musique ludique à base de jeux de mots gratuits. Et on n’est pas non plus lacaniens, mais plus proches de la psychanalyse active des surréalistes, qui permet une liberté créatrice : il y a toujours une volonté qui, avec un peu de concentration, reconstitue ces fragments et donne du sens à ces hasards. À nous quatre on est un vrai inconscient collectif. » Entre pulsion de vie et pulsion de mort, Grand Blanc se confronte surtout au principe de réalité : « Aujourd’hui, l’irréalité est patente partout : dans les médias, le réseau, les publicités. Je pense que c’est un besoin assez actuel que de vouloir savoir quand on est dans le vrai ou, au moins, d’avoir un sentiment de réalité. » À ce niveau de lucidité, on parlera en effet de surréalité ; et l’album se conclut d’ailleurs par une chanson intitulée « L’Amour fou », comme le livre d’André Breton. Grand Blanc a bien cette « beauté convulsive » théorisée par le surréaliste : la beauté d’un geste qui est aussi un dernier sursaut, la beauté d’une victoire autant que d’un désastre.


Mémoires vives de Grand Blanc
sortie le 19 février