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Décryptage: les fondations d’entreprise, nouveaux mécènes incontournables?

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Du mastodonte Louis Vuitton à Lafayette Anticipations en passant par La Fab d’agnès b., qui ouvrira au printemps, les fondations d’entreprise tournées vers l’art contemporain ont le vent en poupe à Paris. Le signe que les centres d’art publics et les musées ne sont plus à la hauteur ? Le mécénat privé semble en tout cas trouver les ressources pour redynamiser la création.

La France a une longue histoire avec les fondations d’entreprise, qui prolifèrent désormais dans sa capitale. Si la Fondation Cartier, créée en 1984, fait figure de pionnière, le statut de fondation d’entreprise a été légalement décrété en 1990 afin de favoriser le mécénat de longue durée des entreprises en contrepartie d’avantages fiscaux. Depuis une dizaine d’années, celles-ci sont de plus en plus nombreuses à investir de cette manière, peut-être parce que, au-delà de l’avantage fiscal, la frontière entre public et privé s’est estompée au fil du temps, les pouvoirs publics ayant déserté le champ de la culture. Les moyens alloués à la création artistique ont sensiblement diminué avec l’austérité budgétaire, ouvrant les vannes au mécénat privé. Plus flexibles que les musées – alourdis par une gestion complexe des fonds publics –, ces nouveaux espaces d’exposition favorisent une circulation plus ouverte, en adaptant la création artistique à leur conception architecturale, et visent la pointe de la création actuelle.

Têtes chercheuses

Lorsque la Fondation Ricard ouvre ses portes en 1999, c’est un véritable appel d’air pour une scène artistique française alors émergente. Sa directrice, Colette Barbier, revendique son statut de tête chercheuse au sein d’un centre d’art « à échelle humaine, plutôt qu’un lieu gigantesque où se posent des questions plus difficiles en matière de production. Nous sommes davantage dans l’idée de pouvoir financer des monographies, d’accompagner des performances, de soutenir des artistes quand ils ont des expositions à l’extérieur ». La Fondation Ricard ne constitue pas de collection et joue un rôle assez similaire à celui d’un FRAC (« Fonds régional d’art contemporain », des centres publics qui font circuler des œuvres d’art contemporain dans toute la France). Elle a contribué à lancer la carrière de commissaires d’expositions et d’artistes aujourd’hui établis sur la scène internationale – Tatiana Trouvé, Mathieu Mercier, Isabelle Cornaro, Lili Reynaud-Dewar, Neïl Beloufa…

Initiée par Guillaume Houzé, directeur de l’image du groupe Galeries Lafayette et fervent collectionneur d’art, Lafayette Anticipations poursuit une ambition similaire de soutien à la création contemporaine depuis son lancement en 2013, mais en décuplant ses moyens de production. « Notre credo est de ne proposer que des œuvres qui ont été fabriquées sur place, sur un mode de création qui laisse la part belle au collectif, explique son directeur délégué, François Quintin. Nous disposons de trois ateliers équipés de machines performantes, en partenariat avec des artisans et des entreprises qui participent pleinement au projet artistique. » Conçu par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas, l’impressionnant bâtiment de verre et de béton offre trois plateaux modulables en fonction des expositions ou des performances qui s’y déroulent. Des conditions hors norme pour un centre d’art, propices à accueillir également de la danse ou des concerts.

Vingtième prix de la Fondation d’entreprise Ricard

Tendre des passerelles

Pour autant, les fondations privées la jouent-elles solo par rapport aux institutions publiques? À l’instar de Colette Barbier, François Quintin estime qu’elles sont complémentaires. « Nous n’avons pas vocation à nous substituer aux institutions publiques: je milite pour que ces dernières continuent d’exister à la hauteur de leurs ambitions. Il est donc nécessaire de créer une dynamique entre les deux. Notre capacité d’intervention en tant que lieu de production permet justement de travailler assez librement avec des structures privées ou publiques. » Un fonctionnement bien différent de La Fab d’agnès b., qui ouvrira au printemps prochain dans le XIIIe arrondissement. La mécène et collectionneuse d’art a constitué son fonds de dotation en toute autonomie. Elle y déploiera sa propre collection tout en présentant des expos mouvantes, au fil de ses découvertes. « Nous sommes loin des fondations semi-muséales qui sortent de terre en ce moment, assure Sébastien Ruiz, secrétaire général dudit fonds. Le fonds de dotation est transversal. Nous serons en capacité d’accueillir des concerts, des lancements, des projections… Nous gardons notre autonomie, car nous ne sommes pas éligibles aux tutelles publiques, ce qui nous donne une liberté de ton et de programmation. »

D’autres initiatives telles que le MAIF Social Club, lancé en 2017, démontrent aussi qu’une fondation peut jouer le rôle d’intermédiaire entre le grand public et des propositions artistiques recoupant les innovations sociétales et environnementales. « Nous sommes un laboratoire, nous ne cherchons pas à être successful, mais à prendre des risques, souligne sa directrice, Chloé Tournier. C’est un lieu gratuit, tout est en libre accès – expositions, espace de coworking, bibliothèque, conférences, spectacles, performances et ateliers pour adultes et enfants. » Cet espace met l’accent sur des formes événementielles visant un public plus large, à l’écart du sanctuaire de la galerie ou du musée. « Nous soutenons beaucoup de projets orientés autour d’une forme d’interaction. La consigne ici, c’est “prière de bien vouloir toucher”. N’est-ce pas précisément cette liberté que l’on recherche en vain chez les institutions publiques? Ce décloisonnement des pratiques et des moyens de production redessine peu à peu le paysage de l’art à Paris. Mais, à voir se renforcer les inégalités économiques, le principe des vases communicants entre intérêts général et privé ne semble pas encore fonctionner de manière optimale. Car, si certains artistes se retrouvent dotés de moyens pharaoniques, n’est-ce pas au détriment d’autres moins en vue, voués à se serrer la ceinture?

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