Alors que le rap français est devenu la musique pop d’aujourd’hui, alignant chaque semaine les records de ventes et de stream, les producteurs, longtemps relégués dans l’ombre des studios, veulent désormais leur part du gâteau.

(c) Nicolas Prado

(c) Nicolas Prado

Aux États-Unis, les grands producteurs de rap, qui composent les instrus (sur lesquelles les MCs posent leurs textes) et qui participent à l’enregistrement et à la réalisation des morceaux (alors que les beatmakers se contentent de « fabriquer » des beats dans leur coin et de les envoyer à qui veut bien poser dessus) sont des stars depuis longtemps. De Marley Marl à Mike Will Made It, en passant par Pete Rock, Dr. Dre, The Neptunes, Timbaland ou J Dilla, les noms de ces architectes sonores sont connus, leurs styles identifiables et identifiés. En France, on n’en est pas encore là. Mais il semblerait que les choses soient en train de bouger, conjointement avec la prise de pouvoir du rap dans l’Hexagone – en 2018, c’était le genre musical préféré des Français, avec quatre rappeurs placés dans top 10 des meilleures ventes d’albums de l’année (Maître Gims, Orelsan, Damso et Soprano) aux côtés de Johnny Hallyday et de Mylène Farmer, et avec Vald, Booba et Niska en embuscade aux douzième, treizième et quatorzième rangs.

En parallèle, plusieurs producteurs de rap ont gagné en visibilité, à l’instar de Skread (Orelsan), Dany Synthé (MHD, Maître Gims), Katrina Squad (SCH), Tefa (Sofiane), DJ Weedim (Alkpote) ou Seezy qui apparaît au travail dans XEU. Le doc, un making of de l’enregistrement de l’album à succès de Vald, XEU, diffusé sur YouTube. «Depuis un an environ, ça a bien changé pour nous, les producteurs, confie le jeune homme de 23 ans, natif d’Évry. De plus en plus de rappeurs nous rendent hommage, que ce soit sur Instagram, sur YouTube ou dans les médias. Sur Insta, les beatmakers ont de plus en plus d’abonnés. Moi, par exemple, j’en ai 49000. J’ai envie d’être reconnu à ma juste valeur, et pas seulement comme un rat de studio.» Si Seezy n’a pas encore la notoriété d’un Vald (un million d’abonnés sur le réseau), c’est un bon début.

SORTIR DE L’OMBRE
D’ailleurs, les producteurs hip-hop hexagonaux n’hésitent plus à monter un album sur leur nom. L’an dernier, on a ainsi vu défiler les disques solo de DJ Weedim (Boulangerie Française. Vol 2), Ikaz Boi (Brutal), Ghost Killer Track (Slimer Alchemists 2) ou Kore (Taxi 5. La B.O inspirée). Myth Syzer s’est même payé le luxe de livrer deux projets en moins d’un an (l’album Bisous et la mixtape Bisous mortels), sur lesquels le beatmaker de La Roche-sur-Yon 
n’hésite pas à pousser la chansonnette ou à rapper. «En France, ça ne se fait pas trop, les beatmakers qui passent derrière le micro, avance DJ Weedim. À part Myth Syzer, je ne vois personne. Peut-être parce qu’on a un côté geek. Mais il y a un moment où, à force d’attendre les gens, tu fais le truc toi-même!» Un mantra que le DJ producteur d’origine niçoise de 37 ans applique sur son nouvel album 20/20, où il lâche un couplet en compagnie de son vieux complice Alkpote, et même un morceau
en solitaire. «À la base j’écris les refrains pour certains rappeurs, et puis on m’a dit: “Si tu sais faire un bon refrain, tu sais faire un bon couplet.” C’est vraiment les rappeurs qui m’ont poussé à me lancer en fait. S’ils valident, c’est que ça doit être bon.»

(c) Seezy

(c) Seezy

TOPLINES OF THE POP
Vous l’aurez compris, les rappeurs sont loin de tous écrire leurs refrains. Pour trouver la topline, cette petite rengaine addictive qui va hameçonner l’auditeur, ils s’en remettent souvent à un producteur. «Par exemple, pour le tube “Réseaux” de Niska, la topline a été trouvée par un producteur, rappelle DJ Weedim. La mélodie ne vient pas du rappeur. Et ce n’est pas dégradant pour lui d’aller chercher une topline chez quelqu’un d’autre.» Le producteur Heezy Lee confirme : «Le gimmick du refrain, le fameux « pouloulou », on l’a trouvé quand j’étais en studio avec Niska. On était trois compositeurs sur ce morceau, avec Le Motif et Pyroman.» Le Manceau de 28 ans, qui compose et chante aussi en solo, est également intervenu sur « DKR », le hit de Booba certifié diamant : «Jack Flaag a fait la prod’, moi j’ai ajouté quelques idées de mélodie sur l’instru et c’est tout. J’ai plus été topliner sur ce morceau. Mais je ne sais pas si j’ai le droit de le dire…»

Un léger tabou persiste sur l’aspect collégial de la fabrique du rap en France, comme si le mythe de l’auteur demiurge devait absolument être préservé. DJ Weedim va plus loin. «Les toplines ne sont pas du tout assumées par les rappeurs français aujourd’hui. J’ai regardé les crédits du dernier album de Travis Scott. C’est un truc de fou. Il y a quinze mecs par morceau, c’est complètement transparent. En France, si tu dis d’un rappeur qu’on lui a écrit ses lyrics, je ne sais pas si t’imagines le tollé! C’est impossible.» Mais il serait injuste de mettre tout le monde dans le même panier. Comme le souligne Heezy Lee, certains MCs comme Niska, Lacrim ou Dosseh ne cachent pas leur recours aux topliners. Il ajoute : «Les autres pourraient publier les crédits de manière plus visible, notamment dans leurs clips, sans faire croire qu’ils ont tout fait tout seul.» Ce serait un début. Mais on part de loin. Pour un DJ Mehdi (Mafia K’1Fry) ou un Pone (Fonky Family), beaucoup de producteurs de hits sont restés anonymes depuis « l’âge d’or » des nineties. «Les gens savent-ils qui a produit “Ma Benz” de NTM?, s’interroge DJ Weedim [c’est DJ Spank, ndlr]. Ce n’était pas important à l’époque. Or dans un morceau, la moitié des auditeurs aime quoi? L’instru. Aujourd’hui, les gens se rendent compte que le rap est un travail d’équipe.» Mieux vaut tard que jamais.