Bayon, l’ex-rock critic de Libé, sort son journal de jeunesse. Un livre inclassable, aux frontières de l’autoanalyse et du poème en prose.


On reconnaît tout de suite les livres de Bayon. À cause de leur langue, déjà : ce style sinueux, arythmique, inimitable, truffé d’assonances et d’adjectifs improbables. À cause de leur statut bizarre, aussi : ils ne ressemblent à rien, ils ne relèvent d’aucun genre. Bayon travaille toujours aux confins de l’auto­biographie, du roman, de la confession ; ses livres sont des objets non identifiés, non identifiables. À preuve, ce nouvel opus, exhumé d’un tiroir obscur : Roulette russe, sous-titré Journal d’un jeune homme perdu. Il s’agit de notes prises au début des années 1980, pendant les quelques semaines où Libération, employeur de Bayon à l’époque, avait cessé de paraître, pour renaître après l’élection de François Mitterrand. Bayon, 30 ans, habite alors sous les toits de la rue Germain-Pilon, dans un immeuble où vécut André Héléna, auteur de polars oublié, « mort de cirrhose et né de travers ». Son humeur de l’époque ? « Neurasthénie. Atonie. Stupeur. Torpeur. Insensibilité. Hypersensibilité. Fatigue. Fourbu. Nuque lourde. Sanglots de rêve. Larmes en dormant. Je me réveille en pleurant et cela me fait pleurer. » Bashung, Joy Division, Willy DeVille, Elvis Presley tournent sur la platine ; Proust, Céline et Kafka s’entassent près du lit. Dans ses carnets, Bayon consigne des saynètes, des angoisses, des coucheries, des sorties, sans dates ni continuité ; ce n’est pas un tableau d’époque, encore moins un exercice de name-dropping (la plupart des noms sont réduits à des initiales) : plutôt une peinture intérieure, une introspection sur fond de new-wave, de romantisme noir et de revues littéraires. On dira de ce magma de fragments qu’il est étrange, hermétique, parfois cryptique. Mais c’est précisément son obscurité qui fait son charme, et qui l’élève au rang d’une mythologie : il faut le prendre comme il se donne, un document brut livré tel quel, dans son jus. Même, il faut le regarder comme un poème en prose, une collection d’éclats (certains fragments contiennent un seul mot, comme une stèle) remplis d’aphorismes, proches de paroles de chanson. « J’ai horreur de ma nature qui a horreur du plaisir dont je suis avide par peur d’un vide pire » : ça sonne, non ? Bancal, opaque, ce texte improbable et lumineux est l’autoportrait d’un obsessif déprimé, tiraillé entre l’envie d’en finir et l’envie d’avancer. « 30 ans, dit-il, dans une de ces phrases ambiguës dont il a le secret, ce devrait être l’âge des nouveaux départs. Des départs tout courts. »


Roulette russe.
Journal d’un jeune homme perdu de Bayon (Pauvert)