Exposés au Grand Palais, près de trois cents portraits montrent le talent avec lequel le photographe a sublimé, dans les années 1950, la jeune classe moyenne d’un Mali sur la voie de l’indépendance.


Ce qui frappe, lorsqu’on regarde les tirages vintage 13 x 18 de Seydou Keïta ou ses grands formats, c’est combien ses sujets sont expressifs : comme cette jeune femme à l’air mélancolique qui repose gracieusement sa tête sur ses bras, ou ce géant jovial en boubou clair, avec un enfant sur les genoux, qui nous fait face dans la première salle aux murs rose pastel. Les poses sont solennelles, et quand, à mi-parcours de l’exposition, une vidéo nous dévoile Seydou Keïta au travail dans son studio de Bamako, on est presque étonnés de l’animation qui y règne. Le dynamisme du cadrage – « le portrait en buste de biais, c’est moi qui l’ai inventé », dit-il –, la douce luminosité, les poses étudiées révèlent le don du photographe pour montrer ses modèles sous leur plus beau jour. « Il avait une sorte d’amour pour ses clients modèles et un œil extraordinaire », résume Yves Aupetitallot, commissaire de cette rétrospective. L’ensemble force l’admiration, d’autant plus lorsqu’on sait que Keïta avait pour règle – en raison des coûts de production – de ne faire qu’une prise de vue par client. Des clients qui ont parfois oublié ou laissé leur portrait chez l’encadreur, ce qui a permis de réunir de nombreux tirages originaux, dans un état variable – Keïta n’a conservé, entreposés sous un lit de camp, que ses négatifs. L’époque racontée à travers la vaste galerie de portraits saisis à la chambre par Seydou Keïta est celle du Mali prêt à prendre son indépendance. On y découvre une classe moyenne élégante, éprise de modernité et influencée par les modes occidentales : ici des jeunes hommes à l’allure de cow-boys, là des couples sur une Vespa…

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QUESTION DE FONDS

Seydou Keïta, né en 1921 à Bamako, alors capitale du Soudan français, se découvre une vocation de photographe à 14 ans lorsqu’on lui fait cadeau d’un Kodak Brownie. Autodidacte, il ouvre en 1948 son studio, qui donne sur une cour. Habile avec la lumière naturelle, il pare tout simplement un mur d’un batik, tissu aux motifs colorés, devant lequel il installe ses sujets. Ce fond, qu’il change chaque année, est un fil conducteur parmi les milliers de portraits qu’il a réalisés et structure le parcours chronologique de l’exposition. Mêlé aux motifs des tenues portées par les femmes qui posent devant son objectif, cet élément de décor rehausse ses compositions d’autant plus graphiques qu’il ne travaille qu’en noir et blanc, les films couleur étant trop difficiles à trouver à l’époque. En 1960, le Mali accède à l’indépendance, et Seydou Keïta est nommé photographe officiel du gouvernement deux ans plus tard. Il cesse alors ses activités de portraitiste de studio, et on perd ici la trace de son travail – ses photos d’agence n’ont pas été signées. Son œuvre, repérée notamment par André Magnin, acheteur pour le collectionneur Jean Pigozzi, qui possède un grand nombre des tirages exposés, connaîtra le succès en France en 1994 avec une exposition à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Le travail du photographe, décédé en 2001 à Paris, résonne aujourd’hui avec fierté dans les galeries nationales du Grand Palais.

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jusqu’au 11 juillet
au Grand Palais