Erwin Blumenfeld (1897-1969) est le photographe de mode qui a insufflé un vent dadaïste sur l’univers glacé et policé de la mode féminine des années 1940 à 1960. À l'époque, « Harper’s BAZAAR », « Vogue » ou « Glamour », s'arrachaient l’œil incisif du photographe, son art du mash-up et son bagage européen (il adorait Vermeer et admirait le néo-réalisme italien émergent, notamment Fellini). L’exposition « Studio Blumenfeld, 1941-1960 » (sous-titrée « L’art en contrebande ») retrace l'arrivée de celui qui n'était pas encore ce photographe de mode aux pratiques décalées, mais un jeune artiste juif d'origine allemande s'adonnant au collage ou au dessin, expulsant sa rage dans des caricatures d'Hitler ou bien s'amusant à faire des montages photos comme le faisaient ses amis dadaïstes.


Après avoir fui l’Europe, il a choisi de faire de la photographie de mode son domaine d’accomplissement, en pleine période d’explosion de la couleur, sans renoncer pour autant aux jeux de déconstruction et reconstruction de l’image. Avant de commenter des photos que nous avons sélectionnées, Nadia Blumenfeld-Charbit, sa petite-fille, nous a appris ce qui restait de dada chez Blumenfeld : « Il tentait toujours de détourner les exigences du monde de la mode et n’hésitait pas à utiliser des outils élémentaires (de la colle, des ciseaux, des agrafes) pour décomposer ses négatifs et les recomposer. » L’intime conviction que la mode ne doit pas être prise au sérieux, c’est probablement ce qui relie la première partie de la vie du photographe à la seconde : Erwin Blumenfeld a fait de la photographie de mode son manifeste dada.

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Corset Lily of France, Organdi de Dior, bas Modeltex, sandales Valley / Modèle : Ruth Knowles / Devant un paravent de photographies d’Erwin Blumenfeld. / Variante de la photographie parue dans Vogue US 15 Février 1953

« C’était une photo commandée par Dior pour l’une de ses robes. Mais le mannequin montre plutôt le corset que la robe ! Le paravent, c’était un de ses artefacts de studio favori. Celui-ci est parsemé de photos de lui. Dans l’exposition, on a essayé de recréer cette mise en scène. On peut voir les célèbres silhouettes nues sous la chaise Coca-Cola [« Coca-Cola Chair », New-York, 1944, ndr] et puis beaucoup de statuettes. Autant que les nus, il adorait photographier les cathédrales ou les églises françaises, la Basilique de Saint-Denis, la cathédrale de Rouen… Il photographiait aussi des sculptures de Maillol [le peintre, graveur et sculpteur Aristide Maillol, ndr]. »

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Dame au Camelia / Circa 1943

« Mon grand-père a beaucoup joué avec les trois couleurs. Dans les années 1940, il avait fait des bleu/blanc/rouge pour les forces de guerre américaines. Dans la « Dame au camélia » publiée, le corps du mannequin est entièrement masqué par les camélias. Il faut savoir qu’en séance, Blumenfeld divisait toujours son travail en deux, avec une partie pour la publication et une partie qu’il gardait pour lui. Dans cette exposition, on montre davantage les photographies personnelles.  »

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Autoportrait vers 1960 devant une publicité réalisée par Blumenfeld pour ‘L’Oréal’.

« Il s’est pris avec son propre appareil photo Kodak. Il avait d’ailleurs commandé à Kodak des machines spéciales pour tirer lui-même ses propres couleurs, parce qu’il était peu satisfait du résultat en studio.  »

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Kaléidoscope, vers 1960

« Le kaléidoscope, c’est un appareillage dont il se servait beaucoup. Il aimait les jeux de miroir, il aimait découper les portraits en morceaux, coloriser les bouches de femmes avec des tonalités différentes de rouges à lèvres. Ce qui lui plaisait, c’était la fragmentation des visages.  »

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Sans titre, non daté

« On m’a souvent dit que ce cliché évoquait Un Chien andalou de Luis Buñuel, ce moment où un homme rase l’œil d’une femmeMon grand-père n’aimait pas tellement le look américain de l’époque, avec la blonde au petit nez et aux yeux bleus, à la Grace Kelly. Il préférait les femmes atypiques, des rousses ou des brunes aux longs cous. Et il s’occupait souvent du maquillage des mannequins, de leurs coiffures. Il aimait contrôler la chaîne et détestait l’interférence. Dans son autobiographie [Jadis et Daguerre, aux éditions « Textuel », ndlr], il décrit avec férocité ces séances de photo pour la mode. Il était plein de rage, de frustration, d’effroi devant les desiderata des directeurs artistiques. »


« Studio Blumenfeld, New-York 1941-1960 »
Jusqu’au 4 juin 2017
Cité de la Mode et du Design