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Décryptage: Quand la bande-dessinée s’empare de la catastrophe écologique

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Juin 2019. La France connaît un épisode caniculaire précoce. Est-ce un hasard si, cette année, plusieurs bandes dessinées ont évoqué, à leur manière, le sentiment que la catastrophe écologique se conjugue au présent ? Sous le crayon de Zep, de Frederik Peeters ou encore de Renaud Thomas, la réalité dépasse désormais la fiction.

On oublie souvent que le grand récit catastrophiste et mythique de Katsuhiro Ōtomo, Akira, se déroulait en 2019. Lorsqu’a débuté la parution de la série manga, en 1982, la projection d’un avenir au milieu des ruines, entre effondrement et radiation, guerre et famine, semblait plutôt lointaine. Les récits en bande dessinée publiés par Metal hurlant dans les années 1970, ou les grandes sagas futuristes et galactiques, d’Enki Bilal à Alejandro Jodorowsky en passant par les rêveries de François Schuiten et de Benoît Peeters dans Les Cités obscures et celles de Philippe Druillet et de Mœbius, propulsaient les lecteurs dans des visions futuristes destinées à déplacer le présent, à le mettre à distance. L’échelle du temps a bien changé depuis. La bande dessinée, comme les autres arts, s’imprègne de l’anxiété ambiante et donne à voir et à penser, par des amas de traits et de lignes, que l’avenir doit désormais se dessiner au présent.

EFFET DE PROXIMITÉ

Dès ses balbutiements, le neuvième art s’est confronté aux récits d’anticipation, aux utopies et à la science-fiction. En regard de son histoire, on pourrait croire que l’acte du dessin invite à la projection, à l’envie d’imaginer un monde futur, des créatures nouvelles ou des terres aux contours inconnus. Sauf que, rien que cette année, trois bandes dessinées (Zone Z de Renaud Thomas, The End de Zep et Saccage de Frederik Peeters) ont traité de la question de la catastrophe écologique ou de l’effondrement de la civilisation en considérant qu’elle était déjà advenue. Selon une tonalité apocalyptique ou postapocalyptique, ces œuvres ne mettent pas en question les causes de la «fin», mais directement ses conséquences brutales sur les êtres qui restent et errent sur une planète dévastée. «Sur les causes et les motifs qui menèrent à la fin, on aurait pu écrire des chapitres entiers. Mais après la fin, aucun livre ne fut plus écrit.» On pouvait lire cette sentence au début de La Terre des fils de Gipi, (2016), qui, comme La Route de Cormac McCarthy dix ans plus tôt en littérature, ouvrait la voie du postapocalyptique de proximité: tout, dans les décors, les références culturelles, les habits et les personnages, nous fait penser que la catastrophe se situe à notre époque. «La fin des temps est, selon moi, inéluctable, elle est pour nous», nous explique Renaud Thomas.

Auteur de Zone Z, il a décidé de faire errer ses deux personnages, sans but précis, au milieu des ruines d’une périphérie sans contours. «Avec la catastrophe, je pense à l’urbanisme, à ces zones sans âme qui ont déjà un goût de fin des temps», ajoute-t-il. Construit comme une sorte de conte, le récit donne à voir notre environnement saturé de panneaux publicitaires et de centres commerciaux – mais marqué par le désastre. Cet effet de proximité s’accompagne d’un désir de comprendre et d’insérer de la connaissance dans les récits fictionnels. Dans le surprenant The End, Zep suit une petite équipe de scientifiques qui va découvrir que ce sont les arbres qui peuvent réguler la Terre et les êtres vivants. En imaginant que ceux-ci sont responsables d’un empoisonnement massif qui aurait conduit à l’extinction des dinosaures, Zep explique la fin prochaine de l’humanité par le même biais: les arbres nous feraient la peau pour que la Terre survive.

Au-delà du récit, extrêmement bien ficelé, Zep dilue de réelles intuitions scientifiques et pose des questions touchant l’actualité de la recherche, et donc notre époque. On retrouve cet entre-deux dans l’excellent Petit traité d’écologie sauvage d’Alessandro Pignocchi (2017-2018) dans lequel l’auteur imagine, à l’inverse de la catastrophe, que notre époque aurait enfin pris conscience de l’urgence écologique en adoptant la vision du monde des Indiens d’Amazonie. Les scènes, tirant vers l’absurde et habitées par un humour grinçant, donnent à lire les nouveautés qui accompagnent la recherche en anthropologie tout en restituant l’intensité de la pensée amérindienne, proche du vivant, et confrontent notre époque à son aveuglement.

POÉTIQUE DES RUINES

La catastrophe? «Difficile d’éviter un tel sujet de nos jours!» sourit le Suisse Frederik Peeters. La claque de cette année nous vient de son somptueux Saccage. Plus de soixante-dix dessins pleine page, muets, nous racontant le désastre à l’échelle de l’instant: comme si la planète, à travers les yeux d’un personnage spectateur, revivait toutes les catastrophes au moment du dernier déluge, celui qui nous sera fatal, celui de notre époque. À travers ces planches magistrales, aux collages et aux références multiples, on voit se dessiner un nouvel enjeu: celui de la poétique de la ruine et de la fin. «C’est la dimension poétique, dans le désastre, qui m’intéresse avant tout», nous confie Renaud Thomas, quand Peeters déclare que, ce qui le guide, c’est d’orienter ce sujet vers une «dimension poétique, esthétique», même si le mot ne lui plaît pas. Or, c’est bien cela dont il est question: de sentir la catastrophe, par le dessin, car, selon Thomas, «le trait participe du désastre». Peeters ajoute qu’il faut bien chercher «une mise à distance poétique», par une forme de «transe» pour ne pas tomber dans la «fascination» et pour «dépasser l’effroi». Il y a de cela, chez Zep, Peeters ou Thomas, une volonté d’apprivoiser la catastrophe en dessinant, en cherchant à trouver, par le trait, les couleurs, la planche et les rythmes, un dernier soupçon de beau, pour parvenir à mieux s’endormir le soir – et nous aider, nous aussi, à trouver le sommeil.

Images: Copyright Editions Atrabile

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