Révélations de lourds secrets familiaux sur fond de satire sociale : Cyril Teste adapte sur les planches Festen, le film manifeste du Dogme95 réalisé en 1998 par Thomas Vinterberg. Le choix semble évident pour ce metteur en scène de 42 ans, adepte du mélange des médiums et connu pour ses « performances filmiques » tournées et montées en temps réel pendant la représentation. Retour avec lui sur les liens, nouveaux et excitants, qu’il tisse entre art dramatique et cinéma.


Festen a marqué toute une génération. Comment s’attaquer à un film culte ?
Je tourne autour de cet objet depuis un moment. Si ce film a autant marqué ma génération, celle qui avait 20 ans en 1995, c’est parce que son sujet va bien au-delà des non-dits familiaux. Il est sans pitié sur l’hypocrisie sociale, le racisme, la montée du nationalisme, la violence faite aux femmes… Festen parle du déclin d’une société et de la différence entre la révolution et la résistance. C’est aussi l’histoire de la fabrication d’un héros. Christian part de très loin, il a un lourd passif lié à un trauma, et il va remonter le chemin jusqu’à se réconcilier avec lui-même. Un peu à l’image du héros d’Un prophète de Jacques Audiard, il ne va pas se proclamer roi, mais nomade et libre, attaché au seul héritage qu’il s’est lui-même choisi.

« Je ne fais que révéler un paysage, avec un curseur, la caméra, qui se déplace dans l’espace »

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Quels étaient les écueils à éviter dans cette adaptation ?
Je ne voulais pas créer un Festen bis, ou un Nobody bis [sa précédente performance filmique sur la souffrance au travail, créée in situ dans un open space puis remontée sur des scènes de théâtre, ndlr]. Par contre, un autre Hamlet, oui! Mon idée, c’est que sous le visage de Christian se cache un Hamlet contemporain, et que c’est cette histoire que l’on va raconter, en filigrane. Cette idée a été mon phare, je suis même allé jusqu’à emprunter des postures et des images d’Épinal, comme celle de la tirade « To be or not to be ». Dans la pièce de Shakespeare, Hamlet s’interroge en regardant un crâne comme s’il s’agissait d’un miroir. Dans mon Festen, c’est une caméra que mon acteur tient pour se filmer en plan serré, comme un selfie.

Avec ce que vous appelez les « performances filmiques », vous créez une forme hybride qui conjugue le théâtre et le cinéma, tourné, monté et diffusé en direct. Comment entremêlez-vous ces deux médiums ?
Dans la performance filmique, le cinéma et le théâtre sont liés de manière organique, ils ne peuvent pas fonctionner l’un sans l’autre. Si je montrais dans une salle de cinéma le film de Festen que l’on réalise et projette tous les soirs, cela ne marcherait pas. Inversement, si j’enlève l’écran pour ne garder que le spectacle, cela ne marche pas non plus. Je crée des incomplétudes dans l’un comme  dans l’autre pour les rendre complémentaires et produire un objet cohérent.

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Festen est le premier film réalisé selon les règles du Dogme95, ce mouvement du cinéma danois qui défendait un art brut, instinctif et sobre. Comme Thomas Vinterberg et Lars von Trier à l’époque, vous avez vous aussi créé un manifeste. Pourquoi ?
Les spectateurs ne comprenaient pas que les films diffusés sur les écrans présents sur scène étaient réalisés et montés en live, que c’était de l’artisanat. C’est la raison pour laquelle on a écrit une charte, une sorte de label de qualité qui explique que tout est construit selon les règles du spectacle vivant, c’est-à-dire en temps réel. On ne triche pas en post-production… Dans mon Festen il y a quand même un paradoxe, car les vidéos y paraissent formellement ultra soignées. J’étais à la recherche d’une esthétique très fine… Et c’est aussi un hommage au cinéma, à Ingmar Bergman et Andreï Tarkovski qui m’ont tellement accompagné. Je me sens dans la lignée du Dogme95, mais j’ai aussi beaucoup de plaisir à revoir La Chasse de Vinterberg, qui est construit comme faisant partie, avec Festen, d’un diptyque, et dont l’esthétique est très travaillée. Un dogme, il faut l’écrire pour en sortir.

Quelles sont vos autres références visuelles ?
Avant le théâtre et le cinéma, c’est l’art plastique qui m’a construit. Il se trouve que je me promenais dans un musée d’art contemporain et que, par hasard, je suis tombé sur une exposition de Bruce Nauman [sculpteur et vidéaste, lauréat de deux Lions d’or à la biennale de Venise, ndlr]. J’avais 20 ans et j’ai été bouleversé. Je viens donc plutôt d’une école de vidéastes, celle de Steve McQueen [avant de passer à la réalisation de longs métrages – Shame, 12 Years a Slave –, l’artiste britannique présentait des installations vidéos et a notamment remporté le Turner Prize en 1999, ndlr] ou de Bill
Viola. Avec le dispositif vidéo, j’ai très vite compris que j’avais trouvé mon médium, parce qu’il me permettait de rassembler la peinture, le théâtre, le cinéma, la musique. Mais, contrairement à ces artistes, je voulais mettre en scène ce travail dans une salle de théâtre, pas dans un centre d’art. Je me sens plus vidéaste que cinéaste, mais cela ne m’empêche pas d’être un grand amoureux
du cinéma.

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Quel cinéma aimez-vous ?
J’ai découvert le cinéma très tard; ça me faisait peur, il y avait une telle culture à avoir. Quand on démarre, c’est hyper angoissant. Aujourd’hui, ce n’est pas tant que j’ai la culture, mais que j’ai pris le temps de regarder et de comprendre. En faisant un peu le bilan, j’ai compris que les artistes que j’aime sont ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont réformé le cinéma et la manière de le produire. Toutes les nouvelles vagues : John Cassavetes, Jean-Luc Godard, Naomi Kawase… Cela ne m’empêche pas d’être aussi fan de séries, qui aujourd’hui n’ont plus rien à envier au cinéma. Il n’y a qu’à voir Top of the Lake de Jane Campion.

Vos performances filmiques suppriment le hors-champ. En dehors du cadre de ce qui est filmé, la pièce de théâtre continue, d’autres actions se produisent. Et la caméra se faufile aussi dans les coulisses, révélant ce qui est traditionnellement dissimulé. Plus rien n’est caché aux regards ?
Je vous renvoie la question autrement : qu’allez-vous choisir de regarder? Je ne fais que révéler un paysage, avec un curseur – la caméra – qui se déplace dans l’espace. Finalement, quel est le sujet? Le spectacle, ou la manière dont le spectateur va choisir de lire à l’intérieur du dispositif mis en place?

Vous n’avez pas peur que l’œil du spectateur soit toujours happé par l’écran et cesse de regarder ce qui se passe sur scène ?
Un regard, ça s’habitue. Quand j’ai découvert le Wooster Group [collectif new-yorkais de théâtre expérimental auquel appartenait notamment Willem Dafoe, ndlr] en France dans les années 1990, j’ai pris une gifle. Il y avait quinze moniteurs, mon regard ne savait plus où aller, c’était la diffraction totale! Ça a été une révélation. Maintenant, avec Internet, notre regard est déjà dans ces questions, on est dans le flux tout le temps, dans différentes images simultanées. Tout le monde attend une révolution, mais elle s’est déjà produite il y a vingt ans : c’est Internet.


« Festen » mis en scène par Cyril Teste jusqu’au 22 décembre
à l’Odéon-Théâtre de l’Europe (1 h 50)